Michael Azerrad |
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Journaliste et musicien, Michael Azerrad est l’auteur de Come As You Are : the Story of Nirvana, publié aux Etats-Unis en 1993 et encore considéré aujourd’hui comme l’ouvrage définitif sur le groupe. Les dizaines d’heures d’interviews de Kurt Cobain qu’il avait alors réalisées servent de substrat à Kurt Cobain : About a Son, le très beau documentaire réalisé par AJ Schnack qui donne enfin les clés pour mieux cerner la vraie personnalité du porte-parole suicidé de la génération X.
Par Christophe Basterra de la revue pop moderne Magic
Février 1992. Nevermind était sorti en septembre de l’année précédente.
Rolling Stone m’avait proposé d’écrire un papier sur Nirvana et j’ai accepté. A l’époque, c’était devenu le plus grand groupe du monde. En fait, je devais faire deux articles, l’un sur la scène de Seattle en général et un autre, pour la couverture, sur le groupe de Kurt. J’avais une sacrée pression, car je voulais que ces papiers soient exceptionnels. J’ai rencontré des gens fascinants, comme Charles Peterson (photographe lié à la scène grunge, ndlr), qui est depuis devenu un ami. J’ai passé une semaine à Seattle, puis je suis allé à Los Angeles pour rencontrer Kurt, qui vivait alors avec Courtney (Love) dans un appartement du quartier de Fairfax. J’étais plutôt nerveux à l’idée de le rencontrer. En fait, personne ne savait vraiment qui il était alors. On savait juste qu’il aimait bousiller ses guitares sur scène, qu’il hurlait dans un micro et qu’il prenait de l’héroïne.
J’étais fan, oui. On parle du premier groupe à avoir su traduire en musique les émotions de l’époque. Lorsque j’ai frappé à la porte de l’appartement, j’étais donc dans mes petits souliers. C’est Courtney qui a ouvert, très accueillante. Kurt était dans sa chambre, allongé dans son lit : il sortait d’une cure de désintox. Seuls ses pieds dépassaient de la couverture et il avait du vernis rouge sur les ongles des orteils. Dès qu’il s’est mis à parler, ma nervosité s’est dissipée. J’ai réalisé d’où venait sa force d’attraction. Il était juste comme nous autres. Il avait traversé les mêmes épreuves, éprouvait les mêmes choses à la différence qu’il avait ce don pour les transcrire en chansons. On a eu une longue conversation. Il m’a tout raconté à son sujet, je lui ai un peu parlé de moi. Et on n’avait pas mal de choses en commun. Ce fut le point de départ de mon article.
En gros, j’ai eu vent que le groupe pouvait être intéressé par un livre. Et je me suis mis sur les rangs. Qui ne serait pas intéressé par un tel sujet ?! Un soir, j’ai reçu un coup de fil de Courtney à ce propos… Je lui ai demandé de parler à Kurt. On a longuement discuté. Je voulais être sûr qu’il n’y ait pas de censure… Lui voulait juste qu’on raconte la vérité. Autant que je sache, il avait apprécié l’angle de mon article pour Rolling Stone, qui était le premier, je crois, à avoir fait le lien entre ses origines et sa musique. Il avait aimé cette approche. Lors de notre première rencontre, on s’était aperçu qu’on avait suivi le même parcours musical : on avait tous les deux commencé par les Beatles, puis découvert le hard-rock, le punk et enfin le rock indie. Nous avions des parents divorcés et connu des adolescences similaires. Nous nous étions compris mutuellement. Et j’avais aussi beaucoup écrit sur la plupart de ses groupes favoris.
Pendant toutes ces années, maintes fois, j’ai entendu des gens se prononcer au sujet de Kurt, sans qu’ils connaissent mon lien avec lui. Et j’avais envie de leur répondre : “Vous savez, l’histoire est un peu plus complexe que ça”. Alors, un jour, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose à ce sujet. J’avais les outils, toutes ces cassettes d’interviews… J’ai donc eu cette idée de film, sans trop savoir comment m’y prendre. Je voulais lever le voile sur le vrai Kurt Cobain et, par extension, souligner le fait que la vérité au sujet d’un être humain est plus complexe que de simples apparences. J’en avais marre d’entendre toutes ces fausses certitudes, du genre “Kurt ne voulait pas être populaire”… Et pourtant, dans le documentaire, on l’entend clairement expliquer à quel point il éprouvait le désir d’être connu. Ou “Kurt n’aimait pas sa femme”. Ah bon, vraiment ?
Oui, il y a beaucoup de choses, importantes ou anecdotiques, qui vont à l’encontre des idées préconçues que les gens pouvaient se faire au sujet de Cobain. A un moment, j’ai vraiment pris conscience qu’il me fallait matérialiser ce projet. Or, en 2002, j’ai fait une apparition dans un documentaire de AJ Schnack, Gigantic (A Tale of Two Johns), sur le groupe They Might Be Giants. Avec AJ, on a sympathisé et un soir, au cours d’un dîner, je lui ai parlé de mes cassettes de Kurt, de mon idée. Il m’a ensuite rappelé pour savoir s’il pouvait en écouter une. Personnellement, ça faisait onze ans que je n’avais pas réécouté ces bandes. Depuis la mort de Kurt, depuis la fin de mon livre, même. J’étais persuadé que l’expérience serait trop bouleversante. Mais après tout ce temps, je m’y suis résolu… Et je les ai trouvées excellentes. Je me suis même dit que j’aurais dû les réécouter avant. C’était passionnant de réentendre Kurt tel qu’en lui-même. La tragédie, la tristesse avaient modifié ma vision. Là, j’ai compris à nouveau pourquoi j’aimais ce type. Et j’espère que About A Son a ce même effet sur les spectateurs. Pour la plupart des gens, l’image de Kurt est conditionnée par les derniers mois et la violence de sa mort. Mais quand tu écoutes ces cassettes, tu t’aperçois qu’il s’agit surtout d’un mec lucide, et drôle aussi. AJ Schnack m’a proposé une idée qui correspondait assez à celle, plutôt vague, que je pouvais avoir moi-même : en gros, la seule voix qu’on entendrait pendant le film serait celle de Kurt.
Oui, parce que je ne voulais pas distraire les gens. Dans mon esprit, au tout début, j’imaginais ça comme un son et lumières, un spectacle très français, non ? L’idée d’AJ était assez proche de ça, mais bien meilleure. C’est lui qui a pensé à montrer des images des trois villes où Kurt a vécu. J’ai trouvé ça génial. Et j’ai aussi tout de suite pensé à une autre tradition française, celle du vin lié au terroir. Pour comprendre un vin, pour mieux saisir son goût, sa couleur, il faut savoir d’où il vient… Enfin, l’autre concept proposé par AJ était d’utiliser la musique que Kurt a écoutée durant sa vie, en fonction des périodes. Au final, le film est bien meilleur que ce que j’espérais. D’autant que nous n’avons pas eu à faire de compromis, ce qui est assez rare dans le monde du cinéma.
A l’époque de sa sortie, je m’étais refusé à aller voir Kurt and Courtney, parce que je trouvais le thème (en résumé : la mort de Kurt, suicide ou assassinat ?, ndlr) affligeant. Je n’avais pas de temps à perdre pour ce genre de choses.
En fait, non. AJ et moi avons réécouté toutes les cassettes chacun de notre côté pour sélectionner ce qui nous paraissait intéressant. Et il s’est avéré que 90 % de nos choix respectifs concordaient ! Il fallait donner l’impression que Kurt s’adresse directement à chacun de nous, qu’il parle de lui, de sa vie, de sa génération. Mais aussi qu’il évoque ses aspirations, ses craintes. Après certaines projections, j’ai entendu des gens dire que le simple fait d’entendre sa voix en disait long sur sa personnalité. Il fallait dissiper le brouillard de mythification, de confusion et de tristesse qui l’entourait. Même avant sa mort. About A Son n’est pas un documentaire sur Nirvana, mais sur Kurt Cobain, en tant qu’artiste.
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