Yossi Cedar |
Huit ans après le Kipour d’Amos Gitai, un nouveau film israélien aborde le thème de la guerre. Un film nourri de l’expérience d’un réalisateur qui servit dans Tsahal, l'armée israélienne, pendant plusieurs années avant de changer de fusil d’épaule. Au sens propre…
« Entre 1987 et 1989, j’ai passé neuf mois au Liban, se présente Joseph Cedar, comme pour mieux souligner que Beaufort appartient à son passé. J’étais soldat d’infanterie, parachutiste et infirmier, mais surtout un très jeune homme, un adolescent qui, d’un seul coup, s’est retrouvé en uniforme. La situation était assez calme à ce moment-là. Nous étions stationnés dans des forts disséminés dans le sud du Liban. Notre mission consistait à les garder et à sécuriser les routes qui les desservaient. Deux de mes amis et trois autres soldats sont morts pendant que j’étais stationné au Liban. Les circonstances de leur disparition sont gravées dans ma mémoire. Je voulais rester dans l'armée pour devenir officier. Je me voyais même avec les galons de général, mais j’ai échoué aux tests psychologiques d’admission. Le psychologue militaire m’a expliqué que j’étais trop détaché de la réalité et m’a suggéré de chercher ma voie ailleurs, peut-être dans une carrière artistique. J’ai tout fait pour lui montrer qu’il se trompait. En vain. Je n’ai pas eu davantage de succès à harceler un général, jusqu’au milieu de la nuit. Après m’être battu contre le système pendant six mois, j’ai fini par abandonner et j’ai quitté l’armée. Deux jours plus tard, je travaillais comme machiniste dans un studio de télévision de Jérusalem. » Les débuts de la « carrière artistique » préconisée par le psychologue de Tsahal, Joseph Cedar n’y était-il d’ailleurs pas déjà prédestiné, du temps de ses études universitaires, en suivant des cours d’histoire du théâtre ?
Des sujets épineux
Non sans s’être imprégné de cours de cinéma dans une école de New York, Joseph Cedar aborde la réalisation dès 2000, avec Time of Favor qui touche au sionisme dans sa forme la plus radicale. Sujet délicat et d’actualité. S’il ne plaît pas à tout le monde, son réalisateur se fait immédiatement un nom. Quatre ans après, il tourne Campfire, portrait d’une jeune veuve et de ses deux filles sur fond d’implantation de colonies juives en Cisjordanie. Des personnages, un cadre historique que le réalisateur traite avec d’autant plus de sérieux qu’il connaît fort bien le « dossier ». N’a-t-il pas grandi dans une famille très religieuse, de droite qui, en 1974, déménage de New York à Jérusalem ?
De l’armée, Joseph Cedar ne s’en détache pas avec Beaufort, bien au contraire. Il la cerne littéralement, tant sur le plan psychologique que stratégique, en remontant à 1982, lorsque Tsahal envahit le Liban à l’occasion de l’Opération Paix en Galilée. De la pure « pacification » ? Non, le début d’une guerre qui s’étend jusqu’à 2000 et laisse, outre 1 000 morts dans les rangs de l’armée israélienne, deux peuples meurtris, durablement traumatisés, marqués dans leur chair, dans leur âme.
A certains de témoigner de leur expérience sur le terrain, du quotidien des combats, ou de l’attente des combats. Le journaliste Ron Leshem notamment, dans un article du Yedioth Acharonot que Joseph Cedar découvre avec émotion, le cœur serré. « Il y rapportait l’histoire d’un officier israélien en garnison au Liban, explique le cinéaste. Les faits qu’il évoquait étaient aussi horribles qu’incroyables. Il y parlait de jeunes soldats tués dans une guerre ridicule. Leur histoire était aussi la mienne. En quelques secondes, toutes les peurs et tensions que j’avais intériorisées pendant des années ont remontées à la surface. J’ai littéralement fondu en larmes. »
Le sentier de la gloire
Directement concerné et ému, le réalisateur rencontre peu après Ron Leshem dans un café de Tel-Aviv. De leur discussion naît le projet d’un film pour le premier et d’un roman pour le second. Succès partagé. Le livre est traduit dans plusieurs langues, dont le français. Le film rassemble 300 000 spectateurs en Israël. Beaucoup pour un pays qui ne compte que 7 millions d’habitants. Beaucoup également pour un sujet plus proche du Désert des Tartares que du tableau ordinaire de la guerre à l’écran. L’essentiel de l’action n’est-elle justement pas de la « non-action » ? L’attente, ponctuée de missions punitives contre le Hezbollah et d’opération de déminage des routes, dans une vieille forteresse datant des Croisades et donnant sur la plaine de la Bekaa. L’attente aussi de l’ordre de retrait de troupes résignées à la cruelle absurdité de leur position… L’espoir qui fait vivre « dans une histoire de survie ».
Une histoire exclusive à Israël, dans ses grandes lignes du moins ? Joseph Cedar s’en défend. « Non, elle est universelle. N’est-ce pas aussi celle des soldats français de la Première Guerre mondiale ? » Assurément. Et le réalisateur de citer Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, réquisitoire contre l’imbécillité criminelle d’un commandement.
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