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Joana Hadjithomas

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Liban intime

  • Liban intimeEn juillet 2006, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige étaient en France quand a éclaté la guerre au Liban. Leur position de cinéastes les a amenés naturellement à se poser la question de « Que peut le cinéma ? ». Dans leur aventure cinématographique, ils ont filmé Catherine Deneuve et Rabih Mroue sur les lieux des bombardements. Présenté à Un Certain Regard à Cannes, Je veux voir a suscité un vent d'émotion sur la Croisette. Rencontre.

     

     

  • Par Laure Croiset (21/05/2008 à 20h33)
Aujourd'hui, vous présentez votre film à Cannes. Deux ans plus tôt, votre aventure cinématographique venait de commencer. Comment ce projet est-il né ?

Khalil Joreige : En juillet 2006, Joana et moi vivions en France. Joana était alors membre du jury dans un festival à Marseille qui s'est terminé le 11 juillet. Nous, on devait rentrer au Liban le 13. Et l'aéroport a fermé le 12. On a donc assisté aux bombardements en tant que spectateurs. Cette guerre a cassé un élan chez une génération entière de civils. Ça a été très violent et très brutal. On a toujours imaginé qu'il allait y avoir des problèmes, mais jamais de cette ampleur. On était dévasté. Et on s'est énormément remis en question. Alors, on s'est amené à réfléchir à notre position en tant que cinéastes, en tant que faiseurs d'images dans cette partie du monde. Et puis on a rencontré Tony Arnoux, notre producteur, qui était bloqué au Liban. Il y était par hasard et a eu envie de nous aider. Il connaissait notre travail. Et il nous a dit qu'il serait prêt à nous accompagner dans ce projet.

 

C'est à ce moment-là que, naturellement, en tant que cinéastes, vous vous êtes posés la question de « Que peut le cinéma » ?

Khalil Joreige : Oui, très vite, cette question de « que peut le cinéma ? », on a eu envie de la poser littéralement, en invoquant une icône du cinéma. Et pour nous, l'icône absolue du cinéma, c'était Catherine Deneuve. Pour sa carrière avant tout et sa liberté aussi.

 

Aviez-vous pensé à une autre actrice pour ce projet ?

Joana Hadjithomas : Ça ne pouvait être qu'elle. Ça n'aurait pu être personne d'autres. Ce casting était très important. Il fallait que ce soit Catherine, parce qu'elle représente quelque chose. Non seulement au niveau des choix de ses films, mais aussi parce qu'elle est dans cette remise en question qui ressemble au processus cinématographique qui est le nôtre. En même temps, on sentait intuitivement qu'elle pourrait avoir cette distance qui nous intéressait pour le film.

 

Rabih Mroue, qui accompagne Catherine Deneuve dans votre film, est un artiste avec lequel vous avez l'habitude de travailler.

Joana Hadjithomas : Le choix de Rabih est très important. C'est un artiste, un performeur de théâtre, mais aussi quelqu'un avec qui nous collaborons depuis des années et de qui nous nous sentons très proches. On savait qu'il agirait comme le lien avec elle. Ce qui était important, c'est qu'il ne jouerait pas au guide, et que Catherine ne réagirait pas comme une touriste. C'est dans son tempérament, elle n'est pas dans l'affirmation du savoir. Elle peut éprouver quelque chose. Et le fait que Rabih ne soit pas totalement bilingue a permis d'éviter ce qui naît quand on promène quelqu'un dans son pays et qu'on essaye d'expliquer ce qu'on voit. L'idée justement, c'était de ne jamais expliquer, mais d'éprouver.

 

«Je veux voir» est à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Comment le définiriez-vous ?

Khalil Joreige : Ce n'est pas un documentaire. Nous, on préfère le définir comme une aventure. On ne sait pas ce qui est de l'ordre du documentaire et ce qui est de l'ordre de la fiction. Il y a une confrontation constante, une remise en question même de ses limites. Et nous n'avions pas ces limites. Même la question de frontière est quelque chose qu'on aime toujours mettre en question, comme on le voit dans le film. En fait, cette idée est venue par le processus même du travail, quand on a demandé toutes les autorisations de filmer auprès des autorités. C'est rentré comme une partie du film. Ce qui nous a importé, c'était de trouver quelque chose qui nous paraissait juste. Auquel on croit.

 

A quel moment avez-vous senti que le regard que vous portiez était juste ?

Joana Hadjithomas : Nous ne savions jamais si ça allait être juste, mais nous en avons fait le pari. Nous avons essayé de fabriquer le moins possible. Pourquoi on s'évertue à reconstituer les choses puisque nous les avons à certains moments ? Ensuite, il s'agissait d'intégrer de la fiction dans du réel. Sur ce film, ce processus a fonctionné. Nous nous sommes dits : nous allons faire cette expérience chimique d'amener deux corps dans des lieux qu'on connaît bien. On va écrire ce qui pourrait advenir. On ne va montrer ça à personne. On ne le donnera pas aux acteurs. Et après, est-ce qu'il adviendra quelque chose qu'on avait écrit ou imaginé dans ces lieux ou est-ce qu'il adviendra quelque chose d'autres ? C'est ça qui nous intéressait.

Par exemple, pourquoi simuler une rencontre quand on a la chance de travailler avec deux acteurs qui ne se sont jamais rencontrés et qui doivent se rencontrer comme ça dans le film ? Rabih n'était pas retourné dans son village. Donc on le ramène dans son village et on filme ça. Mais en même temps, il y a un scénario assez précis. Il y a même certaines choses qu'on a envie qu'ils disent. Il y a un peu de tout. C'est une cuisine interne. Il y a un peu de choses que l'on donne et certaines choses qu'on explique. Chaque fois, c'est différent. Ça dépend aussi de ce qu'on a envie de faire au moment-même. De l'idée qu'on a.

 

Vous leur aviez indiqué les lieux par lesquels ils devaient passer ?

Khalil Joreige : Oui, ils vont quand même là où on leur dit d'aller. A part quand ils se trompent de rue. Nous prenons une situation. Nous imaginons ce qui va se passer et nous devons être surpris. Parce que c'est ça qu'on recherche : qu'ils doivent nous donner plus que ce qu'on espère.

 

Qu'est-ce qui vous a surpris le plus ?

Joana Hadjithomas : La rencontre entre Catherine et Rabih. Et l'intelligence exceptionnelle de Catherine dans ces situations. Elle était exactement ce que nous espérions. La distance avec laquelle elle a agi était primordiale. Une pudeur se dégageait de cette rencontre. Nous leur avions demandé de nous accompagner dans ce voyage pour nous aider à répondre à cette question de « que peut-on faire ? », « que peut le cinéma? ». Et Rabih avait besoin aussi de nous pour revenir dans son village sans se sentir touriste. Catherine, elle, avait envie de voir. On s'est tous accompagnés dans cet échange de regards.

 

Khalil Joreige : C'est ça qui a fait que le film a pris cette durée. C'est-à-dire qu'à l'origine, quand on est partis, on avait une semaine de tournages donc on avait imaginé quelque chose de plus court. Economiquement, structurellement. Et comme il s'est passé quelque chose, le film a pris forme dans cette durée.

 

Joana Hadjithomas : Et même pendant qu'on filmait, on ne savait pas du tout quel format allait avoir le film. Mais on sentait qu'il se passait quelque chose. Et que la liberté que nous avions chercher, nous ne pouvions pas la retenir.

 

En tant que spectateur, «Je veux voir» fait immédiatement écho au «Tu n'as rien vu à Hiroshima» tiré du film «Hiroshima, mon amour» d'Alain Resnais. Y avez-vous pensé ?

Joana Hadjithomas : Disons que ce n'est pas une influence, mais une correspondance. Nous aimons beaucoup l'idée de correspondances, de choses qui se renvoient les unes les autres. C'est ça aussi le cinéma. C'est un écho. Et ça peut être aussi bien le cinéma, que la littérature, la musique ou la vie. Ce sont des échos successifs.

 
 

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