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Richard Jenkins

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Richard Jenkins : pièce maîtresse de The Visitor

Vous dites vous sentir proche de Walter, votre personnage, de bien des manières...

Oui. Je ne sais pas si je me sens proche de lui, mais je le comprends fort bien. En lisant le scénario, j’ai compris ses réticences face à l’autre ou à l'idée de rencontrer de nouvelles personnes. Je comprends ce que c’est que d’être coincé dans une manière de vivre. Je ne suis pas du genre à me laisser pousser vers de nouvelles aventures. C’est la première fois que je viens à Paris, par exemple. Et j’ai 61 ans.

 

Vous avez peur de l’inconnu ?

La peur n'est pas le terme approprié, mais j'ai besoin d'avoir une impression de sécurité dans ce que je fais. J’ai tendance à ne pas m’éloigner. Je mange toujours la même chose au petit déjeuner… Ma femme me dit toujours « essayons ceci, cela » et je rechigne. Ce n'est qu'une fois que je l’ai fait que je me demande pourquoi ne pas avoir osé plus tôt. C’est génial.

 

Un tel film ouvre-t-il vos propres frontières ?

Un peu, mais comme beaucoup à leur manière. Vous allez en vous, dans des endroits que vous n’aviez pas explorés depuis un bon bout de temps. Le jouer fut assez intéressant, car cela se passe sur quinze jours et le changement opéré est assez incroyable. J’avais peur au début, je me demandais si j’allais être capable d’effectuer ce voyage, d’aller de tel point à un autre. J’ai trouvé cela fascinant de devenir proche de ces gens que je n’avais jamais rencontrés.

 

Le fait d’avoir répété pendant un mois vous a-t-il aidé ?

Cela fut très utile, ce qui n’est pas toujours le cas. Quand la caméra entre en jeu, tout est différent, et vous répétez sans elle. Mais Tom a utilisé les répétitions afin que nous les acteurs fassions connaissance, que nous apprenions à connaître l’autre. Nous avons parlé du scénario, de nos vies. Il nous écoutait et réécrivait. Ainsi, la réplique laissant entendre que je ne fais rien, que je «prétends», est venue suite à une discussion… Trois jours plus tard, il est arrivé avec les lignes.

 

Jouer, c'est comme prétendre ?

Oui. C’est aussi pour cela que j’aime faire des films, car c’est plus facile de prétendre.

 

Cela vous permet de vous échapper de la réalité ?

J’adore faire des films. C’est un moyen formidable pour quelqu’un d’un peu coincé que d’être forcé d'aller dans des endroits inconnus, de se frotter à un autre environnement, de rencontrer des personnes dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Les acteurs de ce film étaient des inconnus, et aujourd’hui ce sont mes amis. Hiam Abbas est incroyable. C’est le côté fantastique de ce métier que de croiser des gens de cet acabit, pour quelqu’un comme moi qui normalement ne les rencontrerait pas.

 

Comment avez-vous trouvé le rythme du personnage ?

Tom me disait parfois, « là, il y a un peu trop de Richard ». Walter est très posé. Si vous entrez dans une pièce, il est la dernière personne que vous remarquez.

 

Car il est hors du temps, ailleurs. Il réapprend à bouger, à respirer…

A s’ouvrir. Absolument. Il accède à une liberté à la fin qu’il n’a pas au début. C’est amusant car dans le film la première fois qu’il commence à reprendre un peu goût à l’existence c’est quand il commence à battre la mesure, à jouer en prison avec ses mains. Et je me suis dit, Walter s’éveille.

 

Il est en vous ?

Obligatoirement. C’est moi. Je connaissais rien de ces centres de détention. Je n’avais aucune connaissance de leur existence, vous pouvez passer devant sans vous en apercevoir. Ce sont des établissements privés, même si le gouvernement est derrière.

 

Votre œil envers l’autre a changé ?

C’est un film sur deux personnes qui se croiseraient sans se voir dans la rue. J’ai découvert, comme Walter, de nouvelles cultures grâce à Tom. Cela m'a changé. Comme Tom le dit, quelle que soit votre position envers l’immigration, la question est de savoir comment on traite les gens. Et si c’était votre enfant, votre fille, votre fils ? Certaines personnes m’ont dit : « Mais il a enfreint la loi... » OK, et alors ? Comment le traite-t-on, en l’expulsant ? Il faut espérer qu’un tel film, en mettant un visage, un nom sur ces personnes permettra de voir le tableau autrement, d’ouvrir un peu les yeux. Il n’y a pas de réponses toute faites, Tom a juste essayé d’humaniser le problème. Ce sont des êtres humains. C’est pareil pour Walter, il n’avait jamais réfléchi à la question. C’est un professeur qui apprend de la part de ce jeune couple des choses qu’il n’avait même pas imaginées. Il ouvre les yeux sur un autre monde. Il enseigne l’économie et ne connaît pourtant rien au monde. C’était passionnant, fascinant pour moi.

 

The Visitor peut-il apprendre quelque chose au public ?

Cela me fait un peur de croire qu’un film puisse apprendre, ou dire ce qu’on doit croire. Il ne juge pas. C’est un film sur des gens, qui a priori n’ont rien à offrir, sont aux antipodes et qui vont pourtant avoir besoin les uns des autres. Une expérience incroyable qui doit se produire davantage. Le monde irait bien mieux si on se parlait plus, si on se regardait autrement.

 

Nous vivons dans un monde de sur-communication, de profusion d’images. Et on ne voit pas l’autre ?

Absolument. Et on se laisse endormir. Inconsciemment, Walter avait besoin de cette rencontre pour qu'il y ait des étincelles.

 

L’époque n’est pas réjouissante et votre président n’a pas contribué à l’embellir...

Et comment ! Nous vivons effectivement une période difficile, et nous cherchons une nouvelle direction pour le pays. Espérons qu’on la trouve prochainement.... La peur a une grande responsabilité dans l’état de notre société. On a peur de l’autre, de l’étranger. On n'essaie pas de le connaître, c’est plus facile de l’ignorer. Il faut faire des efforts pour connaître les gens. Au début, Walter essaie de vivre un peu, il prend des leçons de piano, il ne sait pas comment sortir de la situation dans laquelle il s’est emprisonné, et c’est le jeune qui va lui offrir la possibilité. Si on avait dit à Walter qu’il allait jouer du djembé dans Central Park, il aurait ri. De la même manière, en faisant ce film, tout semblait se faire naturellement.

 

Vous travaillez avec les Coen, qui ont un sacré sens de l’humour. The Visitor, sous sa tristesse, comporte aussi de l’humour ?

Oui, effectivement, même s'il y a de la tristesse.

 

On juge selon l’apparence ?

Pas Tom. Si vous vous promenez avec lui dans les rues de New York, il s’arrête, regarde les différentes cultures présentes. Il n’est pas question pour lui de les laisser filer, de les museler. Elles sont importantes. Il faut les utiliser de manière positive, pour avancer et non pas chercher à s’en débarrasser. Il ne faut pas en voir peur, mais les embrasser. Dans une pièce pleine de gens, Tom ne devient pas le problème mais partie intégrante de la solution. Il échange les numéros de téléphone, parle, écoute. C’est génial d’avoir un tel ami.

 

Ce n’est pas le cas avec tous les réalisateurs ?

C’est impossible. Sur ce film, nous sommes tous devenus amis grâce à lui. Robert Redford dit qu’il aimerait bien retourner les deux premières semaines de chaque film, car souvent c’est le temps qu’il faut pour un peu se connaître. Tom nous a permis de le faire avant, ce qui a sûrement aidé.

 

Vous ne voulez pas réaliser ?

Non. Je dirige des pièces de théâtre. Mais mon cerveau ne fonctionne pas de manière à diriger un film. Il faut avoir le film dans la tête et je ne sais pas le faire. Je suis dans l’instant. Je ne vois pas un film dans sa totalité. Vous découvrez une pièce avec les répétitions, alors que quand vous filmez, l’œuvre apparait au fur et à mesure de sa fabrication. On m’a déjà demandé de réaliser, mais je ne m'en sens pas capable.

 

Vous êtes dans le nouveau film des frères Coen. Leur humour cynique, noir parfois, vous convient ?

Je me sens bien avec eux. Ils sont fabuleux car ils ont une vision du monde qui m’épate, un sens de l’humour tranchant. Ils me laissent sans voix, parfois.

 
 

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