André Téchiné |
C’est la première fois en trente ans de carrière que le réalisateur des Témoins ou de Rendez-vous élabore une fiction directement inspirée par un fait divers. Mais en revenant sur celui de cette mère de famille ayant inventé une agression à caractère antisémite, c’est moins la pathologie ou les motivations de l'acte lui-même qui intéressent le cinéaste que le mystère insondable de cette femme, ainsi que les répercussions de l'événement sur sa sphère familiale ainsi que sur celle d’une famille juive d’avocats. Explications.
En premier lieu, sans doute la démesure et la disproportion entre – et c’est pour cela que j’ai très vite songé à diviser le film en deux parties – ce qui d’une part a poussé cette jeune femme au mensonge, comment celui-ci s’est construit de façon individuelle et d’autre part comment, tout à coup, celui-ci a été relayé de manière collective, à la fois médiatiquement et politiquement. C’est ce court-circuit entre l’individuel et le collectif qui m’a particulièrement passionné. L’autre envie de faire ce film était de dresser portrait de cette menteuse, ce que j’ai essayé de faire en préservant à la fois la violence et le caractère mystérieux de toute cette construction, de tout ce montage.
Ce qui est troublant, c’est que quelques jours avant ce fait divers, une autre agression clairement antisémite, et bien réelle cette fois, a eu lieu dans le métro, que j’ai tenu à faire figurer dans cette première partie. Pourtant dès le lendemain, cette victime fut oubliée. Cette histoire n’avait pas eu la même portée, ni les mêmes conséquences foudroyantes que le mensonge de cette femme qui pourtant raconte à peu près la même chose. J’ignore pour quelles raisons, et c’est à la liberté de chaque spectateur d’apporter sa propre réponse, mais je trouvais que cela valait la peine d’être interrogé.
Ensuite tout ce qui a été dit ou écrit autour de ce fait divers a bien évidemment nourri l’écriture du scénario, en particulier dans les commentaires de son entourage immédiat et le croisement avec l’univers des Blestein. Les différents points de vue de cette famille condensent en quelque sorte ceux que j’ai puisés dans la réalité.
Il était important pour moi que cette jeune femme soit confrontée à un entourage éclairé pour justement la sortir de sa bulle qui est le triangle qu’elle forme avec sa mère et son amant. J’avais besoin qu’elle puisse affronter d’autres points de vue, et que ceux-ci aient un caractère cohérent. Mais pour autant, chaque personnage ne vaut que pour lui-même et reste tributaire de sa propre culture.
J’aime que les personnages clignotent, qu’ils tiennent debout mais projettent une œuvre dont une part n’est ni compréhensible ou connaissable. Il y a quelque chose qui reste profondément étranger au personnage lui-même et inconnu pour ceux qui le fréquentent. Ce qui le rend toujours imprévisible. Et il est aussi vrai que j’avais précédemment traité des personnages de menteurs et d’imposteurs. Dans Le Lieu du crime par exemple, Thomas, le petit garçon, raconte des histoires et élabore des mensonges. Ce qui m’intéresse dans leur imposture, c’est peut-être ce côté artiste inabouti ou en gestation. Des hommes ou des femmes chez lesquels l’imaginaire et la fiction finissent par prendre le dessus. C’est un fait qu’ils traversent mon cinéma mais vous dire pourquoi, je n’en serais pas capable…
Je ne voulais pas d’un personnage programmé, surdéterminé et privé de liberté. Je ne souhaitais pas non plus qu’à la fin, cette histoire lui ait servi de leçon ou la remette sur le droit chemin. Je voulais qu’entre la mère et la fille, la fin soit la plus ouverte possible. Je suis incapable de dire à terme ce qui a changé chez l’une et chez l’autre. Et je ne suis pas sûr – et c’est sans doute ce que je voulais à tout prix éviter – que tout cela l’ait guérie de sa mythomanie. Pour donner chair à un personnage même si celui-ci n’existe que dans une seule scène, il faut essayer de lui donner un poids humain et une force. A chaque fois que l’on provoque la rencontre entre un acteur et un personnage, on repart à zéro. Je crois qu’à ce moment-là, tout doit s’inventer dans l’instant et dans le présent du tournage. Pour Jeanne, je voulais éviter le pathos, la pathologie du personnage. J’ai au contraire essayé de me mettre complètement de son côté, de la défendre et de l’aimer jusqu’au bout.
Il y avait le contraste avec Catherine Deneuve. Il me plaît souvent de créer des filiations qui certes peuvent paraître invraisemblables au départ, mais qui évitent justement de tomber dans la banalité de celles qui sur le papier ont au contraire l’air plus crédibles. C’est souvent sur des constructions de famille un peu aberrantes – comme celle par exemple de Ma saison préférée –, par un coup de force par rapport à la vraisemblance que selon moi, on donne du mystère et de la violence à un casting.
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