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Carlos Saura

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Carlos Saura connaît la musique

  • Carlos Saura connaît la musiqueA 76 ans et près de quarante films à son actif, le cinéaste espagnol Carlos Saura possède toujours la même énergie et le désir intact de faire du cinéma. Une gourmandise de jeune homme qui aura traversé toute sa carrière, marquée par des véritables convictions artistiques et politiques ainsi que, régulièrement, la recherche d’une esthétique basée à la fois sur la culture musicale, chorégraphique et populaire. Son dernier film, Fados, au carrefour de ces influences, est l’occasion pour lui de nous expliquer sa démarche.

     

  • Par Xavier Leherpeur (12/01/2009 à 07h54)
Après Flamenco en 1995 et Tango en 1998, vous vous intéressez cette fois au fado. Pour quelles raisons ?

La réponse est très simple : j’aime énormément le fado. J’aime sa mélodie, ces textes issus aussi bien de la culture populaire qu'écrits par de grands noms de la littérature portugaise. J’ai beaucoup de mal à analyser ou à expliquer cet attachement, parce que c’est une musique que j’écoute depuis que je suis petit. J’ai baigné dedans et elle fait partie de ma vie depuis toujours. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, la proximité de nos deux pays existe, il n’y a pas de grande différence entre l’Espagne et le Portugal. Le fado fait partie de ma mémoire comme d’autres patrimoines plus spécifiquement espagnols. En revanche, il y a beaucoup d’idées toutes faites sur cette musique, liées surtout à ce que j’appellerais le fado orthodoxe, le saudade comme ont dit, c’est-à-dire la mélancolie, la tristesse, la voix intérieure. Nous avons justement, les producteurs et moi-même, voulu faire ce film pour contredire cette opinion. Le fado est un courant musical et vocal très riche, très coloré, très diversifié… Un peu comme le flamenco. Ce qui est intéressant, c’est que le fado repose sur une ligne musicale très claire, un peu limitée peut-être, mais sur un rythme similaire, souvent interprété par la guitare. Et à partir de tout cela, on peut développer, inventer.

Peut-on parler pour ce film de documentaire à la première personne ?

C’est mon ambition. Le fado étant tellement ancré dans la culture populaire portugaise, tant de gens le chantant, artistes ou anonymes, que, quelque part, il était impossible pour moi de faire le film autrement. Tout ce qui est dans le film exprime donc ce que j’aime, ma sensibilité. C’est pour cela que ce n’est pas du tout un documentaire au sens pédagogique du terme.

C’est votre huitième film musical. Qu’est-ce qui a motivé cette inspiration tout au long de votre carrière ?

J’adore la musique. Cela semble une évidence, mais c’est indispensable pour faire ce genre de films. Ensuite, je n’ai pas cherché à me spécialiser (rires), mais on a souvent fait appel à moi pour réaliser ce genre de films. Ce projet est né d’un désir de faire un film sur le fado, d’abord pour la télévision puis finalement pour le cinéma, et c’est ainsi que les producteurs ont eu l’idée de me le proposer. Aborder la musique d’un point de vue cinématographique ne requiert pas des choses aussi sophistiquées que l’on peut croire. En tout cas, pas dans ma façon de procéder. La première dimension est le respect de l’artiste et de sa création. Ne surtout pas interférer sur ce travail-là par l’intermédiaire du cinéma. Ensuite, il faut donner une sorte de background, de beauté – avec la lumière, le décor – pour optimiser le numéro musical ou dansé. Je collabore toujours avec l’artiste de façon à trouver avec lui ou elle une manière expressive de rendre son travail à l’écran. Il me faut d’abord mettre au point une approche à la fois respectueuse et personnelle. Chaque cas est différent. L’idée directrice restant : si j’aime, j’espère au moins aider une personne à aimer également.

Comment approche-t-on, en tant que cinéaste, les arts du chant et de la danse ?

Il n’existe pas de règles fixes. Parfois, j’ai une idée assez claire de ce que je souhaite faire. Parfois aucune. J’essaie d’être plutôt dans l’expectative. Ce qui est d’autant plus difficile sur un film comme Fados où, tous les deux jours, on travaille avec un artiste ou un groupe différent. Il est donc impossible de tout mettre en place avant qu’ils n’arrivent sur le plateau. Il fallait donc que tout soit prêt pour improviser avec le matériel que j’avais à ma disposition : éléments de décors, possibilité de projection, éclairages… Toutes les musiques qui sont dans le film ont leur propre représentation. Mon producteur me disait toujours que je ne filmais pas le fado mais que je le peignais… Et je crois que j’ai toujours essayé de procéder de cette façon. La seule chose qui est peut-être là dès le départ dans ce genre de film – et c’était le cas sur Tango ou Flamenco -, c’est l’ordre du montage final. Dès que je tourne, je sais déjà - plus ou moins soyons honnêtes - la manière dont les numéros musicaux vont s’enchaîner et se répondre.

Aussi bien dans vos films musicaux que dans le reste de votre filmographie, votre style est marqué par sa dimension théâtrale, avec des décors escamotables, des projections, la profondeur des espaces scéniques…

Je partage cette analyse, mais je suis incapable de la théoriser puisque ce n’est pas de cette manière que je procède sur un plateau. Je suis habitué à l'improvisation et je l'apprécie. Le fait d'avoir tourné pas mal de films me permet avant tout de bien connaître la technique et de la maîtriser assez facilement, me laissant ainsi la possibilité de pas être entravé par elle. Le plus difficile est de trouver le chemin pour raconter quelque chose de la manière qui me convienne. Parfois c’est simple et évident, parfois pas du tout… Dans le cas d’un film musical, j’essaie de trouver dans la chanson ou la chorégraphie l’idée, la voix qui y est contenue. Certaines appellent immédiatement la simplicité, l’épure. D’autres au contraire possèdent une vitalité que j’essaie de transmettre par le montage et le cadrage. Sur le rapport au théâtre, à l’espace, je suis d’accord avec vous, mais il repose sur un paradoxe. Je n’aime pas le théâtre (rires). Lorsque j’y vais, j’ai l’impression d’être retenu prisonnier de mon fauteuil (rires). C’est très violent pour moi. J’ai envie de me lever et de découper l’espace, de m’approcher de tel ou tel détail. J’ai toujours envie d’être sur scène. C’est sans doute pour cela que je me suis souvent inspiré et ai souvent emprunté des techniques purement scénographiques.

 
 

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