Vincent Cassel |
Il a fait Pan pour Annaud. Pour David Cronenberg, il se frotte à la mafia russe face à un Viggo Mortensen tatoué de partout. Pour Jean-François Richet il sera Mesrine, L'Ennemi public n° 1. Vincent Cassel dégaine tous azimuts. Rencontre.
Sûrement. Il est très attentif à ce qui se passe sur le plateau. Arrête tout quand il sent qu’un truc va se passer. Tout est organisé dans cette optique. Dès que quelque chose d’imprévu prenait le pas, il mettait tout en branle pour que nous donnions un coup de vérité à cet instant-là.
Regardons les choses en face. Je suis un peu abonné à des personnages de ce registre. J’ai revu, il y a peu, un morceau de L’Appartement et me suis dit : « Il y a longtemps que je n’ai pas fait un tel film ! » C’est en même temps un peu ma marque de fabrique. J’ai quand même commencé avec La Haine.
Je suis arrivé, peut-être est-ce l’âge, un peu au bout de la série. Je le sens. Le fait d’avoir un enfant n’y est pas étranger. Je me suis beaucoup amusé. Sans trop vouloir enter dans la psychanalyse, c’était vachement jouissif de braquer des banques. Après Mesrine, je me dis en avoir assez de braquer, j’ai assez utilisé de flingues pour les dix prochaines années… a priori.
En tant qu’acteur français, je suis forcément « casté » sur le marché anglo-saxon pour incarner le méchant. Car du point de vue américain, l’étranger ne peut être que le méchant. Du coup, il a fallu que je choisisse. Mais tout cela n’est qu’un jeu, il suffit de jouer ses cartes de manière intelligente. Le personnage du Cronenberg est aussi violent que faible. Il a une espèce de dichotomie de la personnalité.
Complètement. Mais j’ai un peu hésité avant d’accepter. Le fait de faire encore un Russe, un mec que l’on va détester. Je me suis demandé si j’avais encore envie de continuer dans cette voie. Et puis, en lisant le scénario j’ai décelé quelques mouvements de rédemption intéressants à jouer. Et comment refuser de collaborer avec Cronenberg, Mortensen, Naomi Watts ?
Jeune j’avais peur d’être superficiel. Je pensais que pour exister il me fallait aller chercher dans les aspects quelque peu bizarres de ma personnalité. Je trouvais aussi passionnant de voir où mes doutes m’entraînaient. Cette image parle aux réalisateurs. Et l’on en revient au méchant.
Je n’ai pas pensé à cela en tournant le film. Mais plus récemment oui. Je viens de tourner avec Michel Duchaussoy dans les deux films sur Mesrine. Il a gentiment accepté de jouer le rôle que Jean-Pierre devait tenir. C’est assez marrant mais il y a des choses qui effectivement se recoupent. Je n’ai jamais joué avec mon père. J’allais le faire pour la première fois et c’est quand même un sacré pied de nez. Je n’aurais jamais joué avec lui, un truc de fou. Un immense regret aussi. En même temps, c’est la première fois que je travaille avec Jean-Jacques Annaud et David Cronenberg, des réalisateurs qui ne sont pas de ma génération. On pourrait croire que j’ai attendu que mon père meurt pour travailler avec des gens proches de son âge. Tout cela est arrivé en même temps, c’est vrai.
Annaud me fait jouer un mythe qui encule un cochon et David un type à l’homosexualité réprimée. C’est la première fois que je travaille avec des metteurs en scène plus âgés et chacun me fait jouer des rôles à la sexualité polymorphe. Marrant ! Cela ne me dérange pas. Pas plus que de jouer un gay, loin de là. Je trouve même cela plutôt intéressant. Dans le Cronenberg, je recherche de l’amour auprès de quelqu’un qui travaille pour moi, mon chauffeur. Il y a un rapport de pouvoir. C’est assez complexe et jouissif.
Non. J’aime ce qui est un peu tordu, un peu sombre. Lors du Festival de Toronto, on me demandait si je n’aimerais pas enfin jouer un type sympa. Ce à quoi je répondais ne pas en connaître. J’en connais qui ont l’air sympa, sont polis mais en regardant de plus près nous avons tous quelque chose qui tranche avec l’aspect lisse que l’on peut donner. Retour à la dualité.
Cela relativise beaucoup de choses. Je sais que j’ai beaucoup appris au cours du tournage de Blueberry. Même si je n’arrive pas toujours très bien à définir ce que c’est. Cela m’a fait relativiser, entre autres, le mot normal. Un mot que l’on n’arrête pas aujourd’hui de brandir en spécifiant que tout va bien. Depuis Blueberry, la seule évocation du mot normal m’inquiète plus qu’autre chose.
Elle est humaine. C’est malheureusement la première pulsion que l’on puisse avoir quand on se sent blessé, touché. Mais je ne suis pas là pour dire que c’est la meilleure chose. Bien souvent, c’est la traduction d’un aveu de faiblesse, pratiquement dans 100 % des cas. Les gens qui parviennent à digérer une situation qui les touche, à la transformer en quelque chose d'enrichissant sont souvent gagnants. C’est aussi une preuve d’intelligence.
Et de la femme. Ce n’est pas compliqué. Il suffit de regarder d’où vient le scénario. C’est le dernier signé Brach. Il l’a écrit, il y a des années. Quand on sait un peu qui il était, les films qu’il a écrits avec une intériorité incroyable, celui-là est sans conteste le plus délirant, le plus fou. C’est sa vie. Il était évident qu’il n’allait pas faire une simple comédie enjouée. Il parle, derrière l’humour, de beaucoup de choses à travers les nombreuses métaphores proposées. Je trouve le film de Jean-Jacques extrêmement touchant. Mais les gens n’ont pas saisi tout cela lors des premières projections.
Nous sommes assez vite tombés d’accord sur la tenue. Je reste en plus pratiquement habillé de la même manière pendant tout le film. Derrière ce simple fait, il suffisait aussi de suivre tout bonnement la réalité du personnage. Je me suis contenté de regarder les jeunes issus de familles aisées dans les rues de Londres.
Les deux tomes de Russian Criminal Tatoos. Magnifiques. Nous avons aussi vu La Marque de Caïn d'Alix Lambert, le documentaire sur les tatouages en prison. Impressionnant. Les types se tatouent avec des semelles de pompes brûlées par l’urine. Du Hard Core. C’est ce qui se passe en Russie avec cette espèce de montée du capitalisme. Moscou est une ville où il y a le plus de milliardaires. Des gens ont fait fortune après la vente des entreprises nationales, des usines achetées 2,50 francs. On a un peu puisé chez ces gens-là.
Du côté mafia russe, oui. Il y en a à Paris. En Espagne, lors du tournage du Annaud et alors que j’étais en préparation du Cronenberg, nous étions à Alicante. Nombre de bordels y sont tenus par la mafia russe. J’ai voulu aller faire un tour dans une autre ville, pas loin, pour approcher ce monde mais on me l’a vivement déconseillé.
Non, un rôle raconte un instant pour des gens qui participent à un film donné. J’ai eu la chance de travailler avec des gens avec qui je me suis très bien entendu. Ils avaient mon âge, cela crée forcément des liens. Comme sur Blueberry, Irréversible, Sheitan. Ce sont des moments d’existence. De là à dire qu’il existe une corrélation entre l’histoire et ce que l’on est en train de vivre, honnêtement non.
En tout cas, on se pose des questions et parfois on trouve des réponses. Je ne sais pas si ce sont forcément les vraies. A partir du moment où l’on fait un film nous ne sommes plus dans la réalité. Quel que soit le film.
N’importe lequel. La fiction du film doit fonctionner en tant que telle. Sur L'Ennemi public n° 1 et Les Promesses de l'ombre nous avions des consultants. Ils nous racontaient des anecdotes et parfois, cela nous faisait chier, foutait en l’air ce que nous étions en train de mettre en place et qui fonctionnait pour ce que c’était. Un film c’est 100 % de la réalité du scénario. La réalité est parfois plus folle. On peut arranger la fiction afin qu’elle s'inscrive dans un cadre donné. Pour Mesrine nous avons le témoignage de diverses personnes. Nombreuses sont celles qui ont raconté leur version, leur vision, Mesrine compris. Mais nous avons été obligés de naviguer entre toute cette matière afin de trouver la réalité du film.
Non. Nous n’avons rien inventé dan le film, les 3/4 des femmes qui se prostituent viennent de pays de l’Est. En même temps, il y a cette distanciation. Nous avons eu des retours de gens qui ont vu le film, ont trouvé qu’il sonne juste et qu'il parle de cette réalité sans raconter de conneries. Des ex de la mafia à L.A., des tatoués, des vrais nous ont fait savoir qu’ils estimaient être bien représentés.
Si bien sûr. Via le Net, l’autre jour, j’ai reçu un petit film d’un mec qui se mettait une balle dans la tête en prison. Je connais des gens qui, dès qu’ils se battent, filment. Des types qui cherchent l'embrouille, collent une patate et le montrent. Dans une boîte, un client est venu me voir pour me montrer ses ébats sur son portable avec la fille assise plus loin au bar. Tout cela est assez violent. On se trouve tout à coup face à un témoignage de pratiquement tout. Ce qui peut marcher aussi dans le sens du flic tapant un jeune. Il reste une trace. Mais on ne peut plus nier que l’on puisse trouver n’importe quoi sur le Net, via youtube, dailymotion. L’autre soir, à peine entré à l’hôtel, il y avait déjà en ligne la scène que je venais de tourner dans la rue au Canada quelques heures plutôt. C’était déjà on line. C’est une nouvelle manière de voir les choses.
Je n’ai pas l'impression d’être passé à côté de tels rôles. Peut-être que je me trompe mais je suis assez fier de ce que j’ai fait. Tous ces films ont aidé à construire mon identité. Ce sont des films de mon époque. Je n’ai pas l’impression d’avoir joué le guignol et d’arriver maintenant à des choses sérieuses.
Oui, mais pas trop longtemps. Car je m’amuse beaucoup. Si ce n’est que dans le regard des gens je me trouve confronté à des raccourcis. Ils se font très vite. Et le fait de lire dans un journal américain que je suis « the number one bad guy », me fait chier. Le fait que l’on ne me propose plus que cela m’ennuie. Un Russe de la mafia non, un film d’amour au Brésil, je fonce.
Je ne me laisse pas trop aller à me perdre. C’est vrai que pendant des mois, croiser mon regard dans la glace était très bizarre, la teinture des cheveux, la moustache, le poids. Je me disais vivement que je me retrouve un peu.
Même physiquement. On ne bouge plus pareil. Je ne pouvais plus mettre mes fringues. L’air de rien on a des tics de langage qui s’installent avec certains personnages. Des accents. C’est pour cela que j’aime être libre entre les films. Avoir les cheveux courts, me remettre dans une situation physique, me sentir en forme, souple, disponible avec du souffle, du fond. Là, il a fallu que je quitte tout cela. Je n’ai qu’une envie, me retrouver maître de mon temps, de mon corps.
Il y a cette espèce de moment où entre deux films on ne sait pas trop ce que l’on va faire. Parce que j’ai beaucoup de mal à accepter plusieurs choses simultanément. Là, je viens de faire quatre films et je n’avais pas travaillé pendant un an et demi. Cronenberg, Annaud, Richet, j’ai envie d’être tranquille.
Et non. Il ne l’est pas. Il a un rapport au plateau très organique. David ne m’a rien dit. Juste : «Tu commences là, tu finis ici». Il venait me voir pour me dire que c’était super de travailler ainsi car je lui proposais des choses et cela lui faisait des vacances.
Notre travail n’avait rien de réaliste. Le rôle ne l’était pas. J’ai commencé à la jouer naturel et cela ne marchait pas du tout. Il m’a alors poussé dans une espèce de logorrhée. Je pensais être Jules Berry dans Les Visiteurs du soir. Il fallait projeter les mots, en profiter au maximum. Je n’ai pas pour habitude de le faire. Dans pratiquement tous mes films je n’ai pas appris les dialogues. D’ailleurs très rares sont ceux qui méritent de l’être à la virgule près. Bien souvent, il faut suivre dans le moment, la couleur du texte, l’ordre des idées sans être à un mot près. Avec Jean-Jacques il me fallait dire : « Admire un mythe à l’ouvrage », pas possible d’inventer.
Jean-Jacques sur un plateau est un jeune homme, il flotte, arrive heureux, a une vitalité, une curiosité incroyable. Cronenberg s’intéresse à tout, va sur le Net chercher la dernière trouvaille. Il n’est pas dépassé par ce qui se passe, au contraire. Ils sont totalement dans leur époque. Ils sont en plus très beaux, l’un et l’autre. Ils ont plus de 60 ans et sont magnifiques. Les deux sont en plus d’une intelligence et d’une élégance. J’espère être comme eux à leur âge.
Je me suis rendu compte que de faire un film ce n’est pas très difficile, mais un bon film c’est hyper dur. Je ne me sens pas assez la flamme pour me lancer dans pareille entreprise. Je préfère donner tout ce que j’ai sur un instant relativement court. J’ai cette envie de m’amuser avec l’instant et puis après partir faire autre chose, en voyage, vivre des moments avec ceux que j’aime. Richet a encore deux ans de sa vie à offrir à Mesrine. Il a intérêt à être passionné. Je ne suis pas un coureur de fond, plutôt un sprinteur.
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