Emir Kusturica |
Un pur film d’ Emir Kusturica Promets-moi, tellement typé, à ce point marqué par le style de son auteur que d’aucuns lui reprochent de trop en faire et de céder à la facilité folklorique. Toujours posé, sincère, le réalisateur du Temps des gitans et d' Arizona Dream s’explique, sans forcément chercher à convaincre ses détracteurs.
Bien sûr ! Je suis toujours dans la naïveté, la spontanéité de l’enfance. La beauté du passé m’attire irrésistiblement. Le cinéma est, en cela, le meilleur support pour recréer des souvenirs, les embellir et les revivre. Oui, Promets-moi me permet de reconstruire le monde de mon enfance.
Pas tout à fait. Promets-moi ne raconte pas une histoire que j’ai vécue ou un épisode de mon enfance, mais il y a effectivement beaucoup de moi dans le personnage, dans son comportement. Quand on écrit, il est inévitable de se projeter dans le rôle, de s’identifier un peu à lui, même si ce n’est pas un objectif au début.
Pas tout à fait car, jamais dans mon enfance, je n’ai rencontré une femme aussi belle que Marija Petronijevic qui joue le personnage de Jasna. Je crois que Promets-moi est le premier de tous mes films qui met en scène une femme vraiment belle, aussi rayonnante. Pourquoi ? Difficile à dire. Je crois que, inconsciemment, la beauté solaire, une telle perfection des traits m’effraie.
Elle est authentique. Comme mon cinéma, qui jamais, n’essaie de répondre à des critères commerciaux, à être compatible avec un style, une pensée hollywoodienne. C’est ça la liberté ; ne rendre des comptes à personne, mélanger les genres à sa convenance, verser sans restriction dans le burlesque. La présence de Marija Petronijevic exprime la continuité de ce que je fais depuis tant d’années car elle vient ni d’une agence artistique, ni d’une école d’art dramatique, ni d’une agence de mannequin. Impossible d’y trouver des femmes qui partagent sa fraîcheur, sa vérité. Marija appartient à la vraie vie, celle que je montre à l’écran. J’ai tenu à chercher mon interprète dans des endroits bien précis, hors des grandes villes et je l’ai trouvée dans une bourgade. Je l’ai ensuite convaincue de participer au film. Un processus qui, pour moi, tient à l’âme même de l’existence ! Qu’importe si diriger une comédienne non professionnelle demande davantage d’efforts au réalisateur, puisque c’est aussi l’une des clefs de mon cinéma. Un défi dans un sens, mais un défi salvateur car il vous permet d’éprouver votre énergie, de l’entretenir. En clair de rester en vie sur le plan artistique ! Une forme de catharsis. J’ai d’autant plus apprécié diriger Marija qu’elle m’a offert de prendre les choses à zéro, de tout créer. C’est le genre d’opportunité unique qu’une actrice chevronnée ne peut vous donner.
Oui, ça me va assez ! Mes films sont souvent ainsi. C’est comme enfiler des pantalons un peu larges : on s’y sent plus à l’aise que comprimé dans des pantalons étroits !
Oui, j’aime ce chaos car il ne fige pas l’art dans des postures rigides, car il restitue l’énergie de l’existence et des événements que j’illustre. Du chaos, j’essaie d’extraire tous les éléments positifs et d’en nourrir mes films, mes personnages. En ça, je suis davantage adepte de l’école grecque dionysiaque que de l’école apollinienne. L’apollinien désigne le structuré, le stable, le rationnel et une narration aussi logique que classique. Tout ce qui appartient au dionysiaque touche plutôt aux sensations, aux émotions, à la passion, au festif. Malheureusement, la civilisation perd peu à peu contact avec le second, un peu à l’image d’un cerveau dont les flux électriques disparaissent ou se raréfient pour conduire à des problèmes mentaux. Je suis heureux que mon cinéma aille dans la voie dionysiaque, dans une direction que tous les réalisateurs n’empruntent pas.
Je m’en suis rendu compte après coup. Finalement, en recréant la ville et le village où l’histoire se déroule, je me suis aperçu que je n’avais pas beaucoup changé, que je gardais sur la vie et les gens le même regard. Promets-moi explore le cinéma de mes débuts. Il m’a montré, pendant le tournage, que je n’étais pas plus en phase avec mon époque qu’il y a une trentaine d’années. Quelque chose qui me rassure sur moi-même. Les gens changent tellement dans le cinéma, oublient ceux qu’ils ont été, perdent le feu sacré.
Par la simplicité du thème qu’il aborde : un garçon part de son village vers la ville, doit vendre une vache et ramener une femme. Une situation simple, mais qui peut générer un conflit sérieux. Une situation également très présente dans le cinéma d’ Ozu, l’un des réalisateurs les plus subtils, les plus sensibles de l’Histoire du cinéma. Je pense être également un réalisateur sensible. Ozu possède un calme, une patience que je ne partage par contre pas.
Martin Scorsese, Federico Fellini, la Nouvelle Vague française, le peintre Chagal également… J’aime que mes artistes préférés soient présents d’une manière ou d’une autre dans mes films, même de façon très discrète, souterraine. J’ai besoin d’eux pour préserver à la fois ma santé mentale et ma santé artistique. J’aime à sentir leur compagnie.
Certains devaient considérer qu’il était grandement que je disparaisse de la circulation, que l’on m’enterre. Je dois être là depuis trop longtemps à leur goût. On pense ce qu’on veut de Promets-moi, mais c’est un film qui a réveillé des festivaliers, les a sortis de leur torpeur au terme d’un marathon de dix jours. Je l’ai tourné dans cet état d’esprit, dans la perspective de faire la fermeture du Festival de Cannes, de réveiller en fanfare même ceux qui n’avaient qu’une envie : continuer à roupiller. C'est un film qui ressemble à ma musique, un film pour faire la fête. Il n’a rien d’un défilé de mode un peu guindé, d’une représentation officielle. Son humour, sa joie de vivre le rendent sans doute un peu suspect aux yeux de certains pour qui les choses doivent mal se terminer pour être prises au sérieux. Très peu pour moi. J’ai tourné Promets-moi en toute liberté, libre de tuer les personnages que je ne trouve pas trop sympathiques. Libre d’être moi-même.
Je regarde ma carrière comme quelque chose d’assez unique en son genre. Si je suis là depuis une trentaine d’années, je n’ai pas volé à haute altitude. Jamais, je n’ai obtenu un succès gigantesque, mais je reste toujours en scène, je suis toujours là, détenteur d’une culture minoritaire. Pour demeurer dans la métaphore aéronautique, je me vois comme un hélicoptère qui vole à altitude moyenne, à petite altitude, mais qui continue de voltiger. Une position qui me satisfait totalement. Aujourd’hui encore, l’hélicoptère continue de planer.
Vers Maradona auquel j'ai consacré un documentaire dont j’achève actuellement le montage. Le film devrait être prêt cet été et, ensuite, être présenté au Festival de Venise.
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