Hippolyte Girardot |
Georges Campana a pas mal bourlingué. Depuis plus de trente ans, son nom figure au coeur de divers génériques, que ce soit coiffé de la casquette de réalisateur, de directeur de la photo ou de producteur. On lui doit dernièrement Elephant Tales, un film sur le Cap Horn. Aujourd'hui et d'après une idée originale, il produit « Résolution 819 » avec Benoît Magimel, Hippolyte Girardot... Le téléfilm est diffusé sur Canal+. Echanges.
Première raison, nous avons été quotidiennement abreuvés, autour de 1995, d’informations sur les Balkans aux journaux télévisés. La surinformation banalisait l’information et il devenait difficile de comprendre ce qui s’était réellement passé. Le flou qui en résulta était donc pour le moins dérangeant à mes yeux. La deuxième raison réside dans la création du Tribunal international de la Haye, qui était porteuse d’un immense espoir. Les criminels et tortionnaires de tout crin allaient enfin devoir rendre des comptes. Cette idée de justice immanente était pour moi essentielle. A partir de là, nous avons commencé à travailler en lisant des ouvrages, en potassant, en visionnant tous les éléments nécessaires à la préparation d’un documentaire. Nous avons approché un consultant, le journaliste auteur de Nos chers criminels de guerre. Tout ce travail nous a permis de comprendre d’un peu plus près ce que fut ce conflit. Puis, point essentiel, nous avons ensuite rencontré Jean-René Ruel, incarné à l’écran par Benoît Magimel. Son enquête transposée nous permet de découvrir tout ces massacres.
Dans la réalité, le personnage a enquêté pendant six ans, puis il lui a fallu confronter son travail aux avocats des criminels, essentiellement des Américano-Serbes qui ne pouvaient pas contester le fond, mais qui ont contesté la forme et les procédures. C’est ce qu’il appelle « habiller les mots ». Ils pinaillaient sur un nombre de morts, 122 au lieu de 125, en évoquant une partialité. Nous avons voulu montrer ce parcours. Mais tout en étant austère, ce film est optimiste. Il parle de l’existence de gens qui ont cette espèce de foi, de quête de justice, de liberté et de fidélité à des principes afin de pouvoir donner à cette société une certaine régulation. Il y a une certaine lueur d’espoir. Et l’on en revient à la première question : la naissance du tribunal s’est apparentée à un pas énorme pour l’humanité. Peut-être naïvement ! Mais en même temps, l’arrestation du dirigeant serbe de Bosnie Radovan Karadzic – qui intervient en juillet 2008 - a provoqué une immense joie. Même auprès de Jean-René Ruel, qui doutait que ces politiques puissent prendre des décisions.
Malheureusement, il était destiné à le faire dès le départ, l’idée étant qu’après l’arrestation des premiers criminels, ils seraient remis à la Serbie et la Bosnie, avec l’obligation de mener à bien leurs propres procès. Des tribunaux se sont d’ailleurs déjà ouverts à Sarajevo et autres. La grosse crainte était de voir tout s’arrêter en 2010 sans que Mladic ni Karadzic ne soient arrêtés. Peut-il être prolongé dans ces fonctions du fait de l’arrestation du second ? C’est tout ce que l’on souhaite.
Bien sûr. Mais il est protégé par l’armée serbe, ce n’est pas le même contexte.
Très juste. Notre choix était avant tout de montrer, de découvrir à travers les yeux de Magimel, d’évoquer ses incertitudes, ses doutes, voire ses erreurs. Pour ce faire, nous avons fait extrêmement attention lors de l’écriture, nous avons interrogé les journalistes serbes, des politiques, des militaires. Il restera toujours des imperfections, des partialités. Mais pour répondre précisément, oui, c’est un terrain miné et il faut forcément faire attention à ne pas être ostentatoire, ne pas tomber dans la pathos. Il fallait être extrêmement vigilant, surtout avec les acteurs serbes et bosniaques, car il y avait des réticences. Certains ont refusé de jouer pour ne pas se voir balancer ces crimes à la figure. Côté bosniaque, la plaie étant plus ouverte, ils ont plus facilement accepté. C’est aussi pour cela que nous avons choisi de tourner en république Tchèque, afin de ne pas retomber dans des plaies encore très présentes, créer des tensions, être entourés de possibles censeurs. Les douleurs étant encore vives, Benoît Magimel a cherché à manier tout cela avec une incroyable précaution.
Absolument. Il a une espèce d’envie d’aller vers des choses plus essentielles. Si au début, il n’avait pas d’engagement politique totalement mature, il fait acte aujourd’hui de prise de conscience.
Il y a eu un souffle incroyable. Jamais, en trente-cinq ans, je n’avais vécu cela. Le sujet, cette idée essentielle de témoignage, nous a tous guidés et poussés. Le tournage des scènes de morts, des fosses ne pouvait laisser indifférent, et en même temps j’étais habité par la terrible angoisse d’une possible trahison, de partir vers un traitement hollywoodien. Elle fut apaisée par les propos de Jean-René Ruel qui, en voyant le film, a déclaré que nous avions reproduit l’univers traversé. Pour d’autres raisons, l’ambassadeur de Bosnie nous a remerciés pour le respect, le travail de mémoire réalisé. Sentir que vous n’allez éventuellement pas dans le mur empêche de mal dormir. Là, nous avons senti qu’il se dégageait quelque chose, il y avait une énergie présente. Et si l’on a pu rendre cette idée d’optimisme selon laquelle il y a encore des justes sur cette terre qui se battent, cela réconforte. Ce que nous montrons dans le film en terme d’horreur est tristement très en dessous de la réalité. Notre but n’était pas non plus de faire une vision exhaustive des horreurs, cela aurait été très indécent.
Il n’y a pas de norme. Cela se saurait. Il faut faire confiance à toute l’équipe et la magie de ce puzzle ne vous apparaît qu’à la fin. Nous aurions pu aller plus loin, comme montrer des langues restant dans des crânes et pire encore. Mais il y a une espèce d’indicible moment qui fait que..., et il passe par la complicité que le producteur, le réalisateur et les comédiens peuvent avoir. Le film peut vous échapper pour des tas de raisons et vous n’êtes pas à l’abri de découvrir un gros navet ou une œuvre d’une totale indécence. Là, il y avait perpétuellement le souci de ne pas aller trop loin.
Voir un tel film le soir après le boulot n’a rien d’évident, j’en suis bien conscient. Mais jeudi soir, au moment du « Grand Journal », Benoît Magimel a fait un record d’audience. Est-ce que cela veut dire qu’il y a une prise de conscience générale ? Possible. Mais j’aimerais que ce film soit vu aussi dans des contextes différents. On envisage ainsi une projection au centre André-Malraux à Sarajevo, ou au TPI….
Je constate ce sont les seuls. Il est scandaleux que France 2 et France 3 s’abritent derrière des insuccès comme celui de L’Affaire Ben Barka. TF1 et M6, n'en parlons pas. Canal+ a effectivement pris ce flambeau. Est-ce que c’est purement philanthrope ? Je n’en sais rien. La chaîne montre en tout cas une volonté affirmée de mener à bien ces films, car il est important dans le quotidien de ne pas être censuré. Ses choix clairs et déterminés témoignent d’une cohérence, et c’est un grand plaisir.
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