Jean-Pierre Darroussin |
Présenté cette année par la Semaine de la critique, Les Grandes Personnes, le premier film d’ Anna Novion, aura su séduire et réconcilier critique et public. Une comédie française hors des modes, tout en finesse, légèreté et gravité, servie par des comédiens au diapason de cette petite musique douce amère, Jean-Pierre Darroussin et Anaïs Demoustier, jeune actrice de 21 ans. Rencontre avec les deux principaux intéressés.
Jean-Pierre Darroussin : Eh bien justement, aller en Suède pour y suivre une jeune cinéaste sont déjà deux bonnes raisons (rires).
Anaïs Demoustier : Pareil. Mais aussi un vrai coup de foudre pour le scénario. Et entre autres pour le personnage de cette jeune adolescente, assez différente de celles qu'on a l’habitude de voir au cinéma, où elles sont souvent montrées comme de jeunes rebelles pour lesquelles tout va mal. Il y avait dans le script d’Anna une approche beaucoup plus fine de cette période et aussi de la relation père-fille qui est compliquée mais qui est vue ici sans drame, même si évidemment il se passe quelque chose de déterminant.
Jean-Pierre Darroussin : J’ai particulièrement apprécié l’emprise que peut exercer ce scénario qui, par petites touches toujours très justes, mine de rien, nous amène à être à la place des personnages et à ressentir leurs émotions. Il est plein de surprises. On ne sait pas où cela va. Des choses sont mises en place, de manière assez gonflée, car on n’est jamais dans l’anecdote. Ce n’est pas ce père-là, ni cette fille-là – même si au départ les personnages sont assez dessinés, voire archétypés. Mais, et c’est la force de l’écriture, tout de suite on se place dans l’universel, dans le vertige de la douleur de l’éloignement entre un père et une fille puisque, inéluctablement, il va falloir ne plus vivre ensemble.
Jean-Pierre Darroussin : Il y a une précision pudique, diffuse de l’écriture. C’est pour cela que je parle souvent d’envoûtement. Et cela se répercute aussi dans la mise en scène d'Anna. Il y a toujours à l’écran un premier plan un peu décalé, en rapport avec le fond de l’histoire. Et puis derrière, en plan plus large, les personnages ou les paysages, qui racontent le rapport des héros au monde qui les entoure. C’est très travaillé, mais pour autant le film reste moins dans la recherche de l’esthétique que dans la signification.
Anaïs Demoustier : C’est comme cela que se passent les choses dans la vie. Il nous arrive des choses qui paraissent anecdotiques alors qu’elles ont un sens, une réalité, une raison d’être. Et parfois on ne veut pas aller les affronter, parce que c’est trop difficile, que nos personnalités sont pudiques et que l’on n’a pas envie d’en parler. Et ici les personnages ne vont pas se déchirer au cours d’une scène en particulier. Cela va se faire sur la durée.
Jean-Pierre Darroussin : Anna raconte beaucoup moins qu’elle n’évoque, qu’elle n’essaie de faire ressentir. Vous me direz, ce devrait être cela le cinéma... Mais ce n’est pas si souvent le cas.
Anaïs Demoustier : Nous avons commencé à travailler nos personnages en faisant une lecture qu’Anna a filmée. Sans doute pour voir si nos visages, à Jean-Pierre et à moi, s’accordaient… Sur le tournage elle n’est pas très directive. Nous avions beaucoup parlé précédemment et donc, une fois sur le plateau, elle nous a laissé par mal de liberté.
Jean-Pierre Darroussin : Elle était dans la justesse de sa confiance en elle, de celle qu’elle nous accordait et qu’elle pouvait nous renvoyer. Elle s’intéressait moins à la tonalité, même si nous en avons beaucoup parlé, qu’à la justesse des gestes et de la mise en place, à la façon dont le positionnement du corps et des personnages ouvre une scène, lui offre des possibilités… La direction d’acteurs concernait surtout la manière dont nous occupions l’espace.
Anaïs Demoustier : Je me souviens par exemple d’une des scènes du début du film, lorsque les quatre personnages sont dans la cuisine… C’était quasiment chorégraphié. Et assez troublant - en tout cas pour moi - d’avoir des gestes aussi précis à accomplir. Mais en fait c’était parfait, parce que cela montre exactement ce qu’est la scène, à la fois intime et distante.
Jean-Pierre Darroussin : C’est un homme qui n’a pas le droit de défaillir, qui est toujours dans l'attitude de prouver quelque chose. Et là, il va faire l’apprentissage de la défaillance et accepter d’être fragile, de ne pas assurer à un moment donné. Et du coup d'être capable d’ouvrir son cœur, de parler normalement, ainsi que de raconter à sa fille son histoire personnelle, ainsi que celle de l’amour dont elle est issue…
Anaïs Demoustier : Elle apprend qu’elle n’est pas obligée d’agir toujours en fonction de ce que pense son père. Elle découvre sa féminité au contact des autres femmes de cette histoire. Qu’elle peut plaire aux garçons. Et surtout que la vie n’est pas que gravité... Que l’on y trouve des choses légères et qu’il faut en profiter aussi.
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