Dominique Blanc |
C’est l’un des chocs de cette rentrée. Après le splendide Dancing, les tandem Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic adapte avec L'Autre le roman d’ Annie Ernaux L’Occupation, portrait tout en suggestion et opacité d’une femme aspirée par la spirale de sa jalousie. Un film unique, où la puissance plastique et esthétique de la mise en scène construit un labyrinthe paranoïaque autour du personnage principal d’Anne-Marie, interprétée au-delà de tous les superlatifs par l’une de nos comédiennes les plus intenses : Dominique Blanc. Elle a d’ailleurs obtenu pour ce rôle une très méritée Coupe Volpi de la Meilleure actrice lors de la Mostra de Venise 2008.
Comme elle le dirait elle-même, c’est une femme comme toutes les autres, éprise de liberté, qui souhaitait l’indépendance et s’est laissée peu à peu envahir par les chagrins des autres. Mais qui cependant, à la fin du film, s’offre à la vie de façon très belle et très apaisée.
C’est un mot qui ne fait pas peur et je crois que les garçons (les deux réalisateurs ndlr) ont raison de l’employer ici. Nous avons tous au fond de nous un potentiel de folie, j’en suis persuadée. Mais comme nous sommes tous bien éduqués, celui-ci ne s’épanouit pas. Mais sur un simple coup de téléphone, un regard ou même un moment incongru et bizarre, il peut y avoir quelque chose qui se décroche. Et on dévisse sans même s’en rendre compte. Cela peut tous nous arriver. Et c’est ce qui arrive à Anne-Marie.
C’est sans doute la première fois que je partage une telle intimité avec un personnage. Sans doute parce que Pierre et Patrick m’ont filmée de très très près. Ce qui n’avait pas été fait auparavant. Je me souviens que, les premiers jours, le chef opérateur filmait d’infimes détails de mon corps, un frémissement de narines, une peau qui respire. Il me filmait moi et en même temps je sentais qu’il filmait les reflets, les ombres et les fantômes et tout l’invisible. Cette intimité dont je parlais s’est faite par petites approches. Patrick, Mario et moi avons appris à nous connaître et à nous apprivoiser, et ce n’est qu’ensuite que nous avons commencé à répéter. Durant ces séances de travail préparatoire, parfois j’ouvrais les yeux et je découvrais Pierre à trois centimètres de mon visage, m’étudiant comme un savant fou le ferait avec une étrange créature (rires). J’ai très souvent senti les garçons penchés sur le visage et le corps d’Anne-Marie. J’avais l’impression que tout était filmé, étudié et volé, mais de façon délicieuse, sans aucune violence avec beaucoup de poésie, d’invention et de joie. Cette proximité qui était un peu étrange au départ, j’ai fini par l’apprivoiser, et cela m’a plu de plus en plus, à tel point que j’ai eu l’impression que c’était la première fois que je me sentais aussi libre devant une caméra. Et qu’en gros, les garçons auraient pu me demander un peu n’importe quoi, ils l’auraient obtenu.
Nous avons commencé par tracer ses contours durant les séances d’essayage de costumes. Nous avons beaucoup travailler ensemble la silhouette de cette femme. Comme Pierre et Patrick sont particulièrement forts dans les arts plastiques, ils avaient une image graphique d’Anne-Marie qui était très précise. Pour ce qui était de l’approche psychologique, l’intérieur de sa tête (rires), j’ai lu des livres de psychiatrie et en ai discuté avec les psychiatres. Je suis partie pour cette essayer de la comprendre sur la piste d’un dérèglement particulier. Je pense qu’il existe une sorte de fragilité chez cette femme de terrain. Par son métier d’assistante sociale, elle est en contact avec les plus démunis, financièrement et affectivement, de notre société. Et peut-être y a-t-il eu une capillarité qui a joué dans cet organisme fragile et vulnérable.
Les garçons m’ont montré des mangas, littérature que je dois avouer ne pas bien connaître avant qu’ils me la fassent découvrir. Ils se sont beaucoup inspirés de la grande jungle des villes qui y est décrite. Leur idée était qu’Anne-Marie était un petit soldat perdu là-dedans, arpentant et foulant des espaces impersonnels, des bouts de bretelle d’autoroute, des morceaux de no man’s land dans le tissu urbain. Avec eux sur le plan esthétique, la recherche fut gigantesque.
J’ai découvert Dancing dans le coffret des César. J’ai eu tout de suite envie de travailler avec eux et il s’est trouvé que ce désir était réciproque. Nous nous sommes rencontrés et ils m’ont proposé l’adaptation du roman d’Annie Ernaux L’Occupation. Je connaissais bien le travail de cette femme mais pas ce roman. Une fois que je l’ai lu, je n’ai pu imaginer aucun scénario. Je savais juste qu’avec les gens qui avaient fabriqué Dancing, cela irait vers le fantastique. Mais j’ignorais sous quelle forme et j’en étais très curieuse.
C’est vraiment une créature à deux têtes. On reste dans le fantastique (rires). Ce sont deux cerveaux et deux imaginaires réunis en un seul. Ce qui est encore plus fort. Sur le plateau, ils bougent l’un autant que l’autre, multipliant les allers-retours entre le comédien et la caméra. Ils sont une seule et même voix. Ce qui m’a vraiment plu car, pour être honnête, je redoutais un éventuel conflit, un désaccord, et qu’il aurait fallu alors que je prenne parti, ce qui pour moi aurait été une horreur. Mais ce ne fut jamais le cas. Ce sont deux garçons qui ont vraiment l’habitude de travailler ensemble. Ils parlent et s’écoutent. Ensemble, on essaie les propositions de l’un puis de l’autre, mais on continue toujours d’avancer tous les trois. J’ai vite compris que, dans une pareille construction, il fallait s’abandonner. Il fallait être la plus docile possible tout en étant aussi la plus inventive, car ils sont très clients de vos propositions.
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