Après un mélo bouleversant (Clean) puis un polar sexué et mondialiste (Boarding Gate), le toujours très prolixe et très éclectique Olivier Assayas questionne les thèmes de la mémoire, du souvenir et de la transmission dans L’Heure d’été, un film bucolique et mélancolique porté par une distribution de premier ordre.
Par Xavier Leherpeur
Je crois beaucoup à l’inconscience. C’est-à-dire que je n’ai jamais fait mes films en raisonnant. Je ne suis jamais dit « j’ai fait cela, ça a plu, donc je vais faire ceci, où à l’inverse tel film a déplu donc je vais aller par là…» Comme beaucoup de cinéastes, j’ai l’impression de me retrouver à un moment donné face au fait de ne pas avoir d’autre choix que de faire ce film-là. Je n’ai jamais eu le sentiment de me trouver devant une infinité de choix au milieu desquels je piochais. J’ai toujours cru au genre de risque que l’on prend en se laissant porter par son inspiration. Il y a eu un concours de circonstances qui a fait que j’ai réalisé trois films de suite qui étaient hybrides, situés entre le monde anglo-saxon, la France, l’Asie… Mais rien n’était prémédité. Cela s’est présenté à cause de la difficulté que j’ai rencontrée à monter mes projets en France. Je me suis lancé dans un film comme Boarding Gate car celui que je voulais faire ne se montait pas. Hybride pourrait être aussi la position qui est la mienne. Dans le cinéma indépendant, les gens pensent que je fais des films commerciaux et inversement. Du coup, je suis un peu victime de ces malentendus.
Absolument. Je crois que nous possédons tous différentes facettes, et que le cinéma peut servir à explorer la façon dont on est constitués, les choses qui nous traversent, soit complémentaires, soit contradictoires. Et du coup, j’ai l’impression d’être entièrement et sans la moindre réserve dans les films que je fais. En vérité, je suis assez irresponsable. Cela sonne comme une qualité (rires), mais parfois j’en paye le prix. C’est-à-dire que je trouve que le cinéma français est tellement statique, les gens sont à ce point rivés sur des chapelles et des clans que tout le monde est tétanisé sur ce que l’on peut faire, ne pas faire, là où il faut aller, là où il ne faut pas… A un moment donné on se dit, soit je joue ce jeu-là, et il est très ennuyeux car il suscite quelque chose que je n’aime pas dans le cinéma. Soit je m’estime privilégié de pouvoir faire des films et d’une certaine manière, il est de mon devoir de remettre ça en jeu.
On peut rapprocher mon film de l'univers de Hou Hsiao-hsien grâce aux thèmes de la nature, du temps, de la famille et de la mémoire. Et chez lui, comme chez moi, la volonté d’être dans la vie, que le processus du monde est tel et qu’il n’y pas de nostalgie à avoir. Mais parfois, je me disais aussi que ce film était une sorte d’épilogue contemporain aux Destinées sentimentales. L’Heure d’été est ainsi pensé en chapitres. J’ai même, à un moment, songé à insérer des cartons mais j’ai eu peur que cela casse la fluidité et complique inutilement la narration. Mais il est resté cette idée qu’il y a des moments, des blocs et que chacun a son autonomie d’écriture. Je cherchais à chaque fois par quel bout le prendre, quelle serait sa note juste.
Cela faisait longtemps que je n‘avais pas fait de film dont le sujet est le temps. Il y en a eu, mais je n’étais pas revenu à cette thématique depuis longtemps. Le temps est sans doute l’un des sujets qui m’est le plus intime. Cela me permet de travailler de façon plus satisfaisante pour moi et plus détaillée sur ses effets de rémanence. Par exemple, je me suis servi des objets dans l'écriture du scénario, car ils apportent ces effets de rimes du temps qui sont au cœur de l'histoire. Je me suis rendu compte que j’ai écrit le script en deux couches. Une fois porté par le récit lui-même, puis une seconde fois lorsque je me suis demandé ce qu’étaient les objets, la maison… Et cela m’imposait presque un retravail complet de la dramaturgie, car tout a un effet de ressac, de remous… Parce qu’au fond chacun des objets a son histoire, et chaque personnage entretient un rapport avec eux.
C’est vrai. Cela n’a jamais été un vrai sujet. Néanmoins, j’en ai une, comme tout le monde (rires). Et je me suis dit qu’il serait intéressant de traiter cette question-là sur un ton à la fois grave et humoristique. Ce qui n’est pas difficile, car je ne vois comment on peut parler de la famille autrement (rires). Et avec l’idée que chaque personnage n’existe qu’en fonction de l’ensemble. Ici, dans la façon d’écrire, cela m’apportait quelque chose. Je n’aime pas le terme choral, mais il y avait cette idée de filmer – ce que je n’avais pas fait depuis longtemps – des scènes avec beaucoup de personnages. Avec des interactions, un peu d’improvisation… C’est très stimulant, parfois difficile, mais cela apporte quelque chose de très intéressant. Le scénario donne une mécanique, mais l’alchimie qui peut se créer entre les comédiens est d'autant plus riche et vivante dans ce cas.