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Jean Eustache

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Biographie

La vie de Jean Eustache, ce sont ses films qui la racontent le mieux. Rarement une filmographie entière ne se sera autant écrite à la première personne. De sa jeunesse à Narbonne à sa vie adulte en passant par celle de sa famille, Eustache s'est attaché à se raconter avec force, sincérité et vérité à travers l'artifice cinématographique. Mais la subjectivité de son cinéma s'allie à une rigueur formelle et à une exigence esthétique rare. Cela confère à ses films une pureté et une liberté qui ébloui le spectateur dès lors qu'il accepte l'expérience que le cinéaste propose. Sa courte filmographie (12 films entre 1963 et 1980) mélange les formats : court, long et très longs se succèdent sans se soucier des contraintes économiques de diffusion des oeuvres. C'est le sujet qui détermine la durée dans des oeuvres qui détruisent les clivages narratifs entre documentaire et fiction, qui ont la même valeur aux yeux d'un cinéaste qui aime à mélanger artifice et réalité, faux et vérité.

 

Jean Eustache, se résume pour beaucoup à un film mythique, représentant de l'immédiat après-nouvelle vague et de l'après mai 1968 : La Maman et putain, fresque intimiste de plus de trois heures avec Jean-Pierre Léaud. Mais avant et après ce monstrueux film-somme, Eustache a construit une oeuvre aussi cohérente qu'importante. Le cinéaste monte à Paris en 1958, âge d'or de la cinéphilie, et découvre à la cinémathèque de Langlois les films de Dreyer, Mizoguchi, Guitry, Lang, Renoir et Bresson, qui resteront ses cinéastes de chevet. Il rencontre grâce à sa femme, secrétaire à la revue Les Cahiers du Cinéma, les futurs cinéastes de la nouvelle vague. Si la légende veut qu'il ne participe pas aux discussions animés des «jeunes turcs», il est souvent présent à la rédaction de la revue et s'imprègne des discours de ses aînés. Il tourne son premier film en 1963, en noir et blanc et avec les moyens du bord (il engage le coursier des Cahiers comme acteur). Les Mauvaises fréquentations raconte l'histoire un peu sordide de deux voyous qui draguent une fille avant de la voler. Si Eustache renie le film (à cause de la post-synchronisation, qu'il refuse au profit du son direct) la maîtrise du cinéaste et son talent impressionne ses amis de la nouvelle vague.

 

Godard détourne alors des bobines de Masculin Féminin et lui prête son acteur Jean-Pierre Léaud pour lui permettre de tourner son second film, qui sera encore un moyen-métrage. Le Père Noël a les yeux bleus puise pour la première fois dans les souvenirs personnels du cinéaste et raconte la fin de son adolescence à Narbonne. Au printemps 1968, évitant l'agitation parisienne qui ne l'interresse pas, Jean Eustache décide de retourner à Pessac, son village natal, pour y filmer le déroulement d'une cérémonie un peu désuette, qui consiste à élire La Rosière de Pessac en couronnant la jeune fille la plus pure du village. Le réalisateur filmera exactement le même film en 1979, explorant l'évolution d'une tradition villageoise déjà anachronique au moment où il la montre. Toujours interressé par les cérémoniels, Eustache filme alors à la campagne Le Cochon, documentaire qui montre la mise à mort et la transformation totale d'un cochon en nourriture, partie par partie. Eustache dira du film, «C'est comme chez Hitchcock, le personnage principal meurt dès les première minutes».

 

Eustache continue ensuite l'exploration de ses racines en filmant sa grand mère Odette Robert dans un émouvant témoignage sur sa famille et sa vie intitulé Numéros Zéro. Fidèle à ses principes esthétiques, la caméra tourne en continue, et ne s'arrête pas tant qu'il y a de la pellicule. Comme le dira Godard : «Les choses sont là, pourquoi les inventer ?». Filmer le réel suffit à Eustache pour faire du cinéma.

 

En 1973, Jean Eustache tourne alors un film mythique et générationnel en s'inspirant de sa propre vie et de l'histoire qu'il vient d'avoir avec Françoise Lebrun. C'est pour elle qu'il écrit le film, avant que Jean Pierre Léaud et Bernadette Lafont ne rejoignent le casting. Le film raconte comme aucun autre l’échec de l’amour, la force de l’art, les illusions de la vie et l’incompréhension des gens. Ce n’est pas un film facile, puisqu’en plus de son pessimisme, le film est long, en noir et blanc, avec des dialogues très écrits récités plutôt que joués, et qu’il adopte un style post-nouvelle vague (éclairages naturels, son direct, une prise environ par plan pour la vitesse d’exécution). Malgré ou à cause de tout cela, le film est très remarqué et toute une génération se reconnaît à travers ses personnages marginaux et poétiques. Ce succès permet à Jean Eustache de tourner son second long métrage de fiction.

 

Il puise alors dans son passé pour raconter sa jeunesse et le passage de l'enfance à l'adolescence d'un garçon à Narbonne. Mes petites amoureuses, film qui capte le regard de l'enfance, surprend par son laconisme et son intemporalité. Eustache n'est pas là où son public l'attendait. A partir de cet échec commercial, le cinéaste a du mal à monter ses films et multiplie les projets atypiques. Il tourne Une sale histoire en 1977, qui se compose de deux tableaux voyant un homme raconter une histoire de voyeurisme, une fois avec des acteurs ( Michaël Lonsdale) et sous une forme fictionelle, puis une second fois sous une forme documentaire avec le vrai protagoniste de l'affaire ( Jean Noël Picq). A la fin des années soixante-dix, il réalise trois documentaires pour la télévision, dont Le jardin des délices sur Jérôme Bosch avant de se donner la mort.

 

La rumeur, portée par ses proches, veut que ce soit le «système», le cinéma français qui l'ai poussé au suicide en l'empêchant de tourner. Ce geste confère au réalisateur dandy une aura de cinéaste culte et maudit. Il laisse derrière lui une poignée de films libres et proustiens, dont la richesse n'a pas fini de fasciner des générations de cinéphiles.

 

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