20h35, mardi 6 octobre, France 2. Les téléspectateurs découvriront Marianne Basler et Daniel Russo en plein prétoire. Elle en accusatrice, lui sur le banc des accusés. Ils portent tous les deux la blouse blanche, opèrent dans la même clinique, sont chefs de service et un soir, après un pot organisé en l’honneur d'une Légion d’honneur, il se retrouve chez elle, et la frappe avant de la violer. Un viol de Marion Sarraut retrace le parcours de cette femme et de son bourreau après le crime… L’occasion d'évoquer le sujet avec l’actrice (le téléfilm sera suivi d’un débat).
Justement par ce qu’il l’est. Le sujet très fort et malheureusement très banal (150 000 femmes sont violées chaque année). En tant que femme, j’y pense depuis très longtemps. Nous sommes tous un jour ou l’autre confrontés à la violence mais cette violence homme-femme est pour le moins perturbante. Après avoir déjà exploré ce thème avec Les Noces barbares (c’était en 1987), je souhaitais le revisiter dans un contexte différent. Nous sommes avec cette histoire dans un rapport de pouvoir, dans un quotidien que beaucoup de femmes connaissent dans le travail. Je trouvais le film très adapté à l’évolution de notre société.
Il aurait pu utiliser d’autres moyens, la discréditer, employer l’arme de la médisance. Le viol est un sujet vieux comme le monde mais là ils sont effectivement à égalité de pouvoir, ce qui rend le sujet encore plus terrible par certains côtés.
Absolument. Dans pareils cas, la victime a toujours l’air un peu coupable. En l’occurrence, l’homme ne s’attaque pas habituellement aux femmes de son âge mais plutôt à des subordonnées, des infirmières, ce qui rend le témoignage de sa victime plus difficile. Elle va se retrouver dans une incroyable solitude.
Je n’ai pas attendu que l’on me propose ce film pour m’y intéresser et pour être malgré moi happée par ce sujet. Les femmes violées sont l’écho d’interrogations qui sont miennes depuis longtemps. Connaissant le sujet, je n’ai donc pas fait ce travail de recherches autour du viol. Je me suis en revanche renseignée sur le milieu. Car même si mon père est médecin, même si j’ai passé mon enfance à marcher dans les couloirs de sa clinique, je ne connaissais pas le métier de chirurgien. J’ai donc assisté à des opérations, ce qui m’a permis de constater où se situait la différence entre les hommes et les femmes. J’ai regardé des opérations de la hanche, de l’épaule… et pénétrant dans ce milieu, je me suis aperçue qu’ils sont toujours en proie avec le corps, la proximité de la mort. On remarque que les attitudes des hommes sont très différentes de celles des femmes, de ce qu’elles peuvent se permettre. Il y a peu de femmes qui, dans les métiers de pouvoirs, peuvent se permettre les mêmes choses, les blagues grivoises et tout ce qui tourne autour. Chirurgien est avant tout un métier d’homme. C’est de la boucherie. C’est très cynique.
Vous n’avez pas envie de tricher. Au moment où Marion me l’a proposé, je me suis immergée dans les interrogations de ces personnages et je dois avouer m’être laissée un petit peu avoir. Je prends souvent beaucoup de distance en tant qu’actrice avec les rôles. Quand vous êtes sur scène tous les soirs, le personnage passe la journée dans le placard, là ce fut plus délicat, je me laissais gagner par sa solitude. Il est difficile de passer totalement à côté d’un tel rôle.
C’est souvent le cas. En parlant aux femmes depuis le film, je suis atterrée de constater à quel point elles ne portent pas plainte.
Oui, c’est très surprenant. Il y a toujours un contexte qui fait qu’il est difficile de porter plainte, d’abord par ce que l’on n’est pas certaine d’être crue. Peut-être parce que le violeur est souvent proche ? Et puis, car cela pose des problèmes périphériques à d’autres personnes. L’homme en question dans le film a des enfants, une femme, travaille dans le même milieu professionnel. Il y a toujours une multitude de raisons qui fait que les femmes ne portent pas plainte.
En dehors du fait que la société puisse regarder la femme comme coupable, il nous arrive malgré nous de se demander souvent si la femme violée n’y est pas pour quelque chose, quel est son degré d’implication. Je dis malgré nous, car je pense avoir été dans cette situation de me demander à quel point certaines femmes étaient coupables. La victime porte donc en elle une terrible culpabilité. C’est l’effet pervers des viols, car non seulement les gens pensent qu’elle est coupable mais la victime elle-même se juge comme tel.
Non. En même temps c’est toujours le cas dans des situations de harcèlement, que ce soit physique ou moral. Il n’est pas facile de se débarrasser de cet acte et la personne est en situation de se poser des questions sur elle-même. C’est pour cela que c’est une destruction totale.
Mais c’est malheureusement souvent le cas. Loin de moi l’envie d’opposer les hommes et les femmes, de dire que les premiers sont des salauds, mais beaucoup d’hommes de pouvoir vivent ainsi. Tout le monde le sait. Le mot viol n’est pas prononcé, mais cela ne s’appelle pas autrement. Mon personnage va jusqu’au bout, c’est la seule manière qu’elle a trouvé pour sauver sa peau, car quoiqu’il arrive elle perdra son boulot. Mais elle agit en connaissance de cause, en ayant à l’esprit les risques qu’elle prend. Quand une femme violée porte plainte elle sait aussi les risques encourus, la possibilité de tout perdre. C’est comme une casserole qu’elle va traîner.
Ce type de film remet le viol dans un contexte moins déconnecté des milieux sociaux-professionnels. Inséré dans un contexte de travail il porte un autre regard. Dans L’Amour violé ou Thelma et Louise, nous avons l’impression que les victimes ont affaire à des marginaux, des hommes croisés que l’on ne reverra plus. Ici c’est le voisin, le patron. Le sujet est abordé dans le cadre du travail, ce qui n’est pas souvent le cas au cinéma.
La gauche était contre mais je n’ai pas de réponse. Dans le cas de violeurs dangereux, des meurtriers comme dans le cas de cette femme tuée il y a quelques jours, une loi s’impose car c’est une maladie. Cela me semble une alternative à la prison, même si la prison est aussi une sorte de castration autant physique que chimique. Si ces hommes peuvent profiter de leur liberté sans être dangereux, c’est la moindre des alternatives.
Je connais effectivement de très nombreux cas dans lesquels il a fallu des années et des années avant d’inculper le violeur. Quand l’homme est socialement protégé, cela met plus de temps.
La scène du viol était essentielle car il fallait qu’elle soit crédible. La plupart du temps, les agresseurs sont armés car souvent lâches. Daniel Russo, lui n’est pas armé, mais il dégage une force physique, me donne un coup de coup de poing qui m’anéantit. Avant de tourner la scène je me suis posée la question de savoir comment une femme est mise hors d’état de pouvoir se défendre. Mais cette scène est d’une rare violence.
En abordant des personnages difficiles, vous êtes toujours non pas fragilisée, mais perturbée car vous vous posez des tas de questions. Le sujet du film est plus universel car il rejoint la solitude, la difficulté qu’il y a gérer les rapports hommes-femmes dans le quotidien et le pouvoir. Il m’a fortement interpellé.
Surement plus simple. Son regard est automatiquement différent sur un tel sujet et il évite des conversations, des questions. Nous savions de quoi on parlait, et puis Marion Sarraut est une femme en place depuis quarante ans. Ce fut l’une des premières femmes réalisatrices. Je sais qu’elle a dû se battre, que cela ne fut pas simple. Je le vois, je le sens. Ce n’est pas si simple de diriger une équipe. Cela a souvent été un boulot d’homme. Maintenant les femmes le font. Sa présence fut plus simple pour moi.
Faire une déposition, devoir attendre, fait que l'on est un peu pris en otage de sa propre déposition. Des tas de femmes ne portent pas plainte par peur de tomber sur un homme, de dire des choses qui ne lui plairont pas, et du fait qu'il puisse faire jouer consciemment ou non une certaine solidarité masculine. Très vite vous avez l’impression d’être la coupable, ce qui doit être insupportable. La police - je ne dis pas dans son ensemble car il ne faut pas généraliser - devrait être davantage formée à écouter les autres.
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