Parce qu'il a mené pendant près de deux ans la vie folle des membres d'un gang du Salvador, Christian Poveda a été assassiné le 2 septembre dernier, soit moins d'un mois avant la sortie de la La Vida Loca, le documentaire qu'il leur consacre.
Fils de républicains espagnols réfugiés en France, Christian Poveda découvre le Salvador en 1980 alors que le pays plonge dans une guerre civile qui va durer près de douze ans. Durant cette période, il couvre en tant que photo-reporter le conflit qui déchire le pays et oppose l'extrême droite à la guérilla marxiste. En 2004, après avoir signé des documentaires sur l'extrême droite en Europe ou sur Act Up (Voyage au bout de la droite et On ne tue que le temps), Christian Poveda s'installe définitivement au Salvador et entreprend une série de portraits sur les membres des maras, ces gangs qui font la loi et défient les autorités.
C'est à Los Angeles qu'il faut en chercher l'origine. Au début des années 1980, de jeunes Salvadoriens fuient leur pays et la guerre civile, direction les États-Unis. Pour survivre dans la cité des anges, pour se défendre des autres gangs, notamment mexicains, ces réfugiés se constituent en maras. Condamnés par la justice américaine, nombre d'entre eux sont ensuite expulsés et renvoyés au Salvador où ils recréent à l'identique ces structures criminelles. Dans ce pays qui compte 5 800 000 habitants, on estime à 15 000 le nombre de pandilleros, qui appartiennent soit à la Mara 18, soit à la Mara Salvatrucha. De véritables armées qui se livrent au trafic d'armes, de drogue ou à la prostitution et qui contrôlent des quartiers entiers. « Le gang est vécu comme une communauté égalitaire, une sorte de confrérie autoproclamée d'exclus, mi-enfants des rues, mi-enfants soldats », expliquait Christian Poveda. Les tatouages qui recouvrent leur torse, leur bras ou leur visage sont autant de signes d'appartenance mais aussi d'exclusion. Une incursion dans un territoire adverse, et c'est la mort.
Christian Poveda a soumis aux deux maras salvadoriennes l'idée de réaliser un documentaire sur une période d'un an. La Mara Salvatrucha a refusé, la Mara 18 a accepté. Au final 17 mois de tournage dans la Campanera (quartier pauvre de la capitale) ont été nécessaires pour prendre le pouls, saisir le quotidien des pandilleros, hommes et femmes dont la moyenne d'âge est d'à peine 20 ans et dont l'espérance de vie dépasse rarement les 25. Il y a par exemple El Bamban, le tatoueur attitré du quartier qui, avec ses 26 ans, fait déjà figure d'ancien. Ou La Chucky, 19 ans, mère célibataire dont le front est barré d'un large 18 qu'elle camoufle sous un bandeau dès qu'elle sort de son territoire.
Appliquant le principe du cinéma direct et de la non intervention, Christian Poveda a fait le choix de raconter la vie ordinaire des pandilleros ou, plutôt, la manière dont ils survivent. Arrestations, séjours en cellule, à l'hôpital, enterrements où tous les membres de la mara saluent une dernière fois leur frère disparu, rythment le quotidien. « Des morts violentes tous le temps, une ou deux par mois au moins, endeuillent la collectivité. » Fidèles à leur principe comme à leur gang, les pandilleros tuent pour vivre, vivent pour tuer. Mais la vie folle des maras, ce sont aussi quelques rares instants de joie ou d'insouciance retrouvée : ici un anniversaire ponctué d'un strip-tease, là un rendez-vous chez le coiffeur, histoire de se faire belle et se délasser. De brefs instants aux allures de trêve bien vite rompus par de nouveaux coups de feu, un nouveau deuil. Durant le tournage, trois protagonistes seront assassinés dans les rues de la capitale.
Les jours qui ont précédé sa mort, Christian Poveda était inquiet. A raison. Des copies illégales de son documentaire circulaient dans les rues de San Salvador pour un dollar seulement. Le 2 septembre, son corps est découvert sur une route au Nord de San Salvador, son corps criblé de balles. Quelques jours après les faits, le 9 septembre, cinq suspects ont été arrêtés : un policier et quatre membres de la Mara 18. Selon la police, c'est un pandillero qui aurait, depuis sa prison, commandité l'assassinat. Pourquoi ? Parce qu'il aurait suspecté le documentariste d'être un informateur. Christian Poveda avait 54 ans.
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