Découvert avec Something Like Happiness, Bohdan Sláma confirme avec Country Teacher une sensibilité d’écriture et de style qui en font l’un des jeunes cinéastes tchèques à surveiller. Cet élève des grands noms de la nouvelle vague tchèque des années 60 ( Jiri Menzel, Vera Chytilová) signe ici un film bucolique et mélancolique, mettant en scène trois personnages, un jeune professeur de biologie homosexuel ayant quitté la capitale, une fermière célibataire et son troublant adolescent de fils, reclus chacun à leur manière dans leur solitude. La chronique douce-amère d’un triangle amoureux filmé dans la beauté ambiguë d’une nature solaire.
Il m’a semblé dès le départ qu’il était nécessaire de construire cette histoire petit à petit, pièce après pièce, comme pour un puzzle. D’abord pour une raison assez simple, c‘est que cela se rapporte directement à mes personnages qui sont eux-mêmes assez secrets, ne se dévoilent jamais complètement et s’expriment assez peu. En plus, en ce qui concerne par exemple Petr, nous ne découvrons son homosexualité que lorsqu’il retrouve ses parents à Prague, c’est-à-dire à un bon premier tiers du film. Simplement parce que sa sexualité n’est pas le sujet du film et que je ne voulais pas que le spectateur se focalise sur de fausses pistes ou accorde trop d’importance à ce qui me semble secondaire ici. Idem pour Maria qui travaille à la ferme et n’est pas dans une culture de la parole, de la confession de soi-même. Enfin, c’est vrai que je voulais aller à l’encontre de cette habitude narrative dans le cinéma qui consiste à tout dire de tous les personnages dès les cinq premières minutes et ne ménager aucun mystère, aucune zone d’ombre. Cela vient de la télévision où il faut éviter à tout prix que le spectateur aille sur une autre chaîne et du coup il faut lui donner d’emblée tous les enjeux. Le cinéma, en tous cas celui que j’aime et des cinéastes auprès desquels j’ai appris, c’est pour moi le contraire. Nous sommes des raconteurs d’histoire, il faut avancer progressivement, donner confiance au spectateur, l’inviter à être curieux, attentif, à se poser des questions et apprécier de ne pas avoir systématiquement toutes les réponses…
Ce n’est pas à proprement parler un film sur la solitude, mais plus exactement sur la manière dont on essaie de s’extirper de celle-ci. Comment on cherche à vaincre ses inhibitions, ses craintes et en particulier celle de se livrer aux autres, d’exprimer son ressenti et ses émotions. C’est aussi un film qui invite à la compréhension de l’autre, à l’appréhension de ses différences, et pas seulement celle de la sexualité. Tout ce qui, selon moi, est le secret de l’amitié, de l’équilibre psychologique et du bien-être. Toutes ces formes de communication et d’acceptation de l’autre qui sont la clé des relations humaines épanouies.
Je tourne de cette manière car cela me semble le principe de mise en scène le plus ‘naturel’ qui soit. Et il est vrai que les cinéastes dont j’apprécie le travail depuis toujours ont souvent eu recours au plan-séquence. Comme Andreï Tarkovski par exemple. Le plan-séquence vous permet d’exprimer un maximum de choses. Beaucoup plus qu’un découpage traditionnel. Il y a là une liberté réelle. D’abord pour les acteurs qui n’ont pas besoin de voir leur échapper leur personnage au bout de quelques secondes. Ils peuvent travailler l’émotion sur plusieurs minutes, essayer des nuances de jeu, des graduations sur la durée. Ensuite le public a une conscience concrète du temps de l’action et de la séquence, et je continue de penser que cela amplifie l’empathie et l’identification. Y compris envers les protagonistes dont on se sent moins spontanément proche. Le plan-séquence vous permet de vous poser des questions vis-à-vis d’eux, de vous impliquer de manière plus forte. Vous n’êtes plus dépendant des effets de montage. Le spectateur doit faire des choix. D’autant plus que je filme en scope, ce qui ouvre d’autant plus le cadre et l’oblige presque à privilégier telle ou telle partie de l’action. Tout reste ouvert et cela évite les effets de jugement dont on sait qu’ils peuvent être déterminés par un simple changement d’axe, de cadre ou de mise en scène.
C’était une séquence sur la corde, le moindre faux pas et je ratais l’effet voulu qui est effectivement de ne pas condamner le personnage même si son acte reste répréhensible. La première question qu’il m’a fallu résoudre fut la place de la caméra. Quelle distance ? Quoi cadrer ? Que faire ressentir à l’écran ? Je voulais être proche mais pas de façon violente. Je voulais que l’on puisse voir la moindre variation d’expression sur le visage du professeur, que l’on devine ses peurs. Mais aussi que le corps du jeune garçon soit au premier plan. Comme l’objet de désir qu’il représente à ce moment-là. Ladislav Sedivy, qui interprète l’adolescent, redoutait cette scène. C’est la raison pour laquelle j’ai laissé Pavel Liska, qui joue le professeur, devenir le leader de la séquence. Un peu comme un marionnettiste et son pantin. Pavel a pris les rênes de la scène durant le tournage, déterminant le moindre des mouvements de son partenaire par simple effet de toucher. Lasdislav réagissait ainsi au contact, bougeait son corps, sa tête, se raidissait ou réagissait en fonction de ce que Pavel était en train de jouer. Ce qui a conféré à cette scène que je savais déterminante et risquée, non seulement une progression naturelle, mais surtout toute une complexité et une richesse d’émotion que je n’aurais pas pu mettre en place de façon purement théorique.
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