A la marge dans son pays et encensé en France, Hong Sang-soo nous fait gré de deux de ses films cet été. Des divagations amoureuses d'un jeune peintre entre Séoul et Paris dans Night and Day, à une légèreté mélancolique dans Woman on the Beach, la rencontre avec ce cinéaste atypique nous entraîne dans les méandres de son cerveau. La tête dans les nuages, à l'image de son héros de Night and Day. Et si tout ceci n'était que pure fiction ?
Certaines fois, dans la vie courante, il se passe des choses intéressantes qu'on a laissées de côté. Puis un jour, ces choses deviennent des souvenirs. On pose alors une question. Et avec cette question, on essaie de trouver une réponse dans le quotidien et si on ne trouve pas la réponse, on tente de comprendre. Et c'est cela qui peut devenir la matière de ma création. Pour Night and Day, je suis parti d'une situation de mon quotidien : je vis à New York. J'appelle ma femme. Pour moi, c'était le jour. Pour elle, il faisait nuit.
Comme vous le savez, il n'existe pas une seule forme de réalité. Chacun d'entre nous a sa propre réalité. Même si vous et moi, on parle pendant des heures de cette machine (pointant du doigt le magnétophone), notre perception sera différente. Même si tu essayes de m'expliquer ce que tu ressens, tes mots ne permettront pas d'exprimer ce que je ressens. Nous vivons tous dans un monde différent. Nous utilisons des mots pour exprimer ce qui est intraduisible. Quand je vous demande de me donner ce stylo, là, nous partageons. Nous avons l'impression de vivre dans le même monde. Le monde peut garantir une infime communication entre les gens. Tout ça pour dire que la réalité n'existe pas. Nous vivons chacun dans notre petit monde. Mais nous sommes tous dans le même bateau. Et je peux vous assurer qu'il n'existe pas qu'une forme de réalité. Ce que nous avons, c'est l'expérience. Nous vivons pour ça, nous tombons pour ça et ensuite, nous mourons. C'est là-dessus que nous pouvons commencer à avoir une interprétation. Même si l'interprétation de cette chose ne représente pas cette chose.
Pour partager ton expérience, tu as besoin de quelqu'un d'autre pour qu'il interprète cette chose. Mais cette autre personne aura une vision limitée. J'essaye de traduire cette chose par le biais d'un film, d'un mélodrame, d'une peinture, peu importe. J'essaye de partir de là. Ce que je fais, je le fais avec mon antenne. Juste avec des petits segments de vie, que j'appelle des situations. Par exemple, je me suis rendu compte que quand on va au cinéma, pendant l'espace d'une minute, on se prend pour un héros. Et là, tu te mets à fumer comme John Wayne et à parler comme lui. Le cinéma, c'est l'obscurité totale, ce grand écran, cet espace. Tout le monde est influencé par cette étrange expérience qui a eu lieu dans la pénombre. C'est pour ça que dans mon cinéma, ce qui prime, c'est l'intuition. Je pars de là. Ensuite, je pense à la forme que je pourrais lui donner. Puis, j'y glisse tous ces détails qui me viennent du quotidien pour en faire un film.
Je pense que chaque réalisateur laisse une part à l'improvisation, aux changements de dernière minute. Chaque tournage est un processus. Tous les jours, nous devons exécuter quelque chose pour livrer un produit final. Dans tout ce processus, chaque chose est mouvante. Et chaque membre de l'équipe a une approche différente du réalisateur. Donc quand on transfère l'idée d'une personne à une autre, elle varie de 6 % à chaque étape. Je tiens à ce que chaque personne de l'équipe garde sa créativité. Chaque personne a sa propre idée et peut l'exécuter. C'est mon tempérament. Par exemple, quand je gagne le lieu de tournage, je regarde ce qui se passe, comment l'actrice arrive. Je peux percevoir un changement sur son visage. Je peux ressentir que la veille, elle s'est disputée avec son mari, même si je ne sais pas précisément si cette dispute a eu lieu. Je m'inspire alors de ce visage, de ces traits pour l'intégrer au scénario. Je n'ai pas besoin de savoir exactement pourquoi, et elle n'a pas besoin de savoir ce que j'utilise de sa propre expérience. Ma seule impression me suffit.
Je n'envisage pas les acteurs autrement que comme des personnes. J'écris donc le script le matin-même, en m'inspirant d'eux, de leur être, de ce qu'ils dégagent. Parfois, les acteurs pouvaient être embarrassés par cette méthode. Mais quand nous sommes rentrés en Corée, ils ont vu le résultat et ont été soulagés. Sur le tournage, tout était fluide. Les dialogues leur correspondaient parfaitement. Donc pour eux, le travail était fait. Ils n'avaient plus besoin d'improviser.
Paris, j'y ai vécu pendant un an. Je me suis également installé à New York, qui était, pour vous l'avouer, ma première idée. J'avais besoin d'une ville loin de la Corée. J'ai alors hésité entre New York, Paris et San Francisco. New York était une trop grande ville. San Francisco, je n'y ai pas habité, donc je ne ressentais pas grand-chose sur cette ville. Paris était donc mon seul choix possible. Mais vous savez, tout ce que je viens de dire n'a aucune importance (rires).