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Avec Glory to the Filmmaker, Takeshi Kitano esquisse un hilarant autoportrait, doublé d’une réflexion en forme de parodie sur ses films, son style et sa carrière de cinéaste. Un puzzle cinématographique recensant avec humour et dérision ses influences et ses thèmes de prédilection. L'occasion toute trouvée de décrypter une oeuvre aussi foisonnante qu’originale.
De ce genre très spécifique du cinéma nippon, Kitano a rapidement fait sa marque de fabrique. Tout en reprenant à son compte les codes de ce cinéma (description frontale et réaliste de ce milieu de malfrats, étude de moeurs de ces fratries régies par des règles très strictes et un sens particulier de l’honneur, violence décontextée et froide…), il a toutefois su lui imposer sa touche personnelle. Absence d’héroïsation de ces hors-la-loi, ambiguïté des rapports humains liant les personnages - allant même jusqu’à instaurer parfois une dimension homosexuelle -, médiocrité des motivations, absence de scrupule…Tout cela vise à marquer la distance que le cinéaste prend d’emblée avec ces associations de malfaiteurs dont le mode de vie, aujourd’hui encore, intrigue et fascine une partie de la population japonaise, ce qu’il dénonce d'ailleurs à travers l’un des deux héros de Kids Return. Jugatsu, Sonatine, mélodie mortelle comptent ainsi parmi les films ayant connu le succès au Japon et sur la scène internationale. A tel point qu’il renouera avec ce thème pour Aniki, mon frère, l’unique long métrage qu’il a réalisé hors des frontières de l’archipel.
On le croirait à tort fasciné par la violence, alors qu’il ne cesse au contraire de la questionner et de la dénoncer depuis son tout premier film, Violent Cop, où il mettait en scène un policier aux méthodes expéditives et discutables. Une fois encore, le style graphique et distancié du cinéaste ne permet pas un seul instant une quelconque identification ou admiration pour les agissements de cet homme de loi. C’est davantage la question de la conscience et de la frontière fragile entre le bien et le mal qui intéresse le cinéaste. Comme il le dira d’ailleurs à propos de Zatoichi, où il redonne vie à l’un des héros les plus populaires du cinéma de genre japonais : « Je n’ai aucune attirance pour ce type de héros. C’est la raison pour laquelle m’intéressent ici beaucoup plus les personnages secondaires, sur lesquels j’ai concentré les enjeux du récit. Lui, je me contente de le filmer le plus loin possible et de préférence en arrière-plan. »
C’est sans aucun doute le trait de caractère qui relie tous les personnages des films de Takeshi Kitano, y compris dans ses comédies. Ses héros sont dans une large majorité des êtres solitaires, même lorsqu’ils forment un binôme comme dans Kids Return ou L’Eté de Kikujiro. Le policier de Hana-bi accompagnant son épouse malade dans ce qui pourrait être son ultime voyage, reste sans conteste l’exemple le plus probant. Idem pour les figures centrales de Zatoichi, Aniki mon frère, A Scene at the Sea ou encore Dolls. Une manière pour leur auteur de dévoiler ce qu’il est profondément : un humaniste mélancolique.
Sont-ce les rapports difficiles qu’il entretenait avec un père peintre ouvrier, dont l’unique forme d’éducation se résumait à frapper ses enfants, qui obsèdent Kitano et font du rapport enfant-adulte l’un des piliers de son œuvre ? On évitera de tomber dans le piège de cette psychologie de bazar, mais force est de constater la récurrence du thème dans ses films. L’enfant y est souvent solitaire, livré à lui-même, ayant du mal à ancrer ses rêves, ses espoirs et ses ambitions dans un monde adulte. C’est le cas dans Kids Return, mais également d’une certaine manière dans A Scene at the Sea, où le héros, jeune adulte sourd aux allures juvéniles et à l’innocence enfantine, se bat pour devenir surfeur. C’est également le postulat de L’Eté de Kikujiro, fantaisie poétique et mélancolique où un yakuza vieillissant prend un garçonnet un peu paumé et replet sous son aile pour l’emmener à la recherche d’une mère qu’il ne connaît pas.
Takeshi Kitano est également un peintre à ses heures perdues. Il n’hésite d’ailleurs pas à insérer certaines de ses œuvres à l’écran comme dans Hana-bi. Cette dimension esthétique et picturale influence régulièrement son sens de la mise en scène, ainsi que la composition de son cadre. Ses tableaux sont souvent des oeuvres poétiques et naïves où les teintes les plus vives et les plus contrastées cohabitent. Comme dans certains plans de L’Eté de Kikujiro. On retrouve également ce goût et ce recours aux couleurs dans Zatoichi, où il choisit de blondir son héros afin de mieux l’identifier dans le cadre. Ainsi que dans Dolls, sans doute le film le plus travaillé sur le plan visuel, superbe mélopée mortifère et inoubliable composition picturale influencée par différents arts nippons (estampes, vêtements, théâtre No…).
Les intellectuels feignent souvent d’oublier que Takeshi Kitano s’est d’abord fait connaître au Japon comme un amuseur public. Après avoir démarré sa carrière comme comique de stand-up, il connaît un succès triomphal sur le petit écran en animant des émissions au goût que l’on dira douteux, et dont l’exemple le plus connu reste sans doute « Takeshi’s Castle », version maso d’«Intervilles» où des candidats aussi dociles qu’inconscients subissent une succession d’épreuves littéralement casse-gueules. Cette veine burlesque innerve également sa filmographie, embarrassant parfois les plus grands défenseurs de Kitano, qui ne savent pas toujours quoi faire de ces films baroques et totalement barrés. On y trouve pourtant quelques perles, côté gags potaches voire graveleux (et un rien scato) et cocasserie dingue comme en témoigne Getting Any ?, Takeshi’s ou le récent Glory to the Filmmaker.
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