| Décryptage précédentLe cinéma turc, de nouveaux horizons | -- Retour aux Décryptages -- | Décryptage suivant9 mai, vive l'Europe du cinéma ! |
La Croisette rigole, la France toussote, éructe, les CRS bastonnent, les victimes encaissent, et le cinéma fait son Festival.
Le 10 mai Victor Fleming n’est pas aux marches du Palais, mais les bobines de Autant en emporte le vent sont à poste. M’me Scarlett ouvre le 21e bal pelliculaire. Le 13, des étudiants se pointent sur les bords de la Méditerranée et se frottent aux hommes en noir. La grogne prend de l’ampleur. L’affaire Henri Langlois, démis en mars de ses fonctions de président de la Cinémathèque par André Malraux, est dans tous les esprits. Bref le 18 mai, le rideau tremble. Paris est sens dessus dessous. Pagaille générale. Sur la croisette la tension n’est plus tenable, palpable. Dans la salle de projection réservée aux festivités, c’est la foule des grands jours. Sur l’estrade, François Truffaut tient un micro. « Tout ce qui est un peu digne et important s’arrête en France, apostrophe le réalisateur des 400 coups. Je ne sais pas sous quelle forme il faut le faire, mais cet-après midi on doit annoncer dans ce qui reste de l’information… Il faut que les radions annoncent que le Festival de Cannes est arrêté. »
Brouhaha ! Bousculades. Derrière lui, Malle le barbu approuve, Godard le binoclé opine, Polanksi grommèle. « Nous sommes en retard, poursuit l’ancien plumitif des Cahiers du Cinéma, nos camarades étudiants nous ont donné l’exemple en se faisant casser la figure ». L’ambiance est à son comble : insultes, vociférations, prises de bec, invectives… Roman évoque Staline, Jean-Luc balance de l’ouvrier. « Vous me parlez travellings, gros plans, vous êtes des crétins. » Le public gronde. Toute la bande s’accroche au rideau. C’est la lutte finale. Claude Berri se souvient que François boxe alors avec ses petits poings. Roman les traite de fous. Dans la soirée, quatre membres du jury présidé par l’écrivain André Chamson démissionnent. Le lendemain, le patron de la manifestation se fend d‘un communiqué. Figé dans son austérité, Robert Favre Le Bret, le président du Festival, annonce en s’excusant l’arrêt pur et simple. Nous sommes dimanche 19 mai, il est midi. La nouvelle vague vient de déferler.
« On a gagné, on a gagné », écrira plus tard Berri dans son Autoportrait. Dans la nuit, Jean-Pierre Rassam – son beau-frère – arrache un immense drapeau français qui flotte sur un mât de la Croisette. Le futur réalisateur de Germinal le pend à la fenêtre de sa chambre de l’Hôtel du Cap, ignorant qu’en dessous dort Orson Welles. Le Dom Pérignon coule à grosses bulles, « des fois que ce serait les dernières bouteilles ». Il pleut, le ciné est coincé à Cannes. Gérard Brach trépigne, veut regagner Paris, un bateau passe, il embarque et met le cap sur Rome. La Société des réalisateurs de films balbutie, bégaie, elle est annonciatrice de la Quinzaine des dits Réalisateurs. A Paris, les pavés pleuvent.
Flash-back. 1967 vient de passer la main. Playtime ne trotte plus dans têtes. Exit Tati, Les Douze Salopards ont dégainé avec la bûche de Noël, ils ont flingué leurs rivaux. Mais Bond a du répondant. Sous prétexte qu’On ne vit que deux fois, il tient son monde a distance. Pendant un an, il va ranger son Walter PPK dans le tiroir des accessoires. Se mettre au repos, avant de reprendre du service secret pour Sa Majesté.
Début de l’année 68, l’insouciance est de mise, Benjamin se régale en racontant ses mémoires de puceau. Les atouts d’une Deneuve en fleur – Catherine a 25 ans – émoustillent les travées. Le cœur de l’actrice se prépare à battre La Chamade pour Alain Cavalier. Dans son coin, B.B. choisit sa garde-robe pour nous allécher tout en contant des Histoires extraordinaires (le film sort le 21 juin). L’ex de Vadim ne sait pas encore qu’elle partagera l’affiche avec la nouvelle muse d’un Roger épris de femmes. Jane Fonda guette et peaufine sa Barbarella. En novembre, sa sensualité moulée dans un latex à exciter un mort affolera les écrans.
Retour fin janvier, Cendrillon ne scintille plus guère. Deux excités de la gâchette s’apprêtent à mettre le feu. Bonnie and Clyde chargent leur barillets aux ordres d’un Arthur Penn qui n’est point à la peine. Après les Etats-Unis, Beatty-Dunaway font un carton. En trois semaines, les rafales balancées pendant leur cavale grimpe aux premières places du box-office. Il faut toute la tranquillité, la poésie, l’apathie d’un Alexandre le bienheureux pour les tenir en respect. A l’aise dans sa torpeur, Noiret réveille les foules. Dans la salle du Boul’Mich à Paris, la réédition de Vera Cruz ne manque pas sa cible.
Début Mars, Jules-Auguste Duroc est en selle. Bourvil présente sa bicyclette révolutionnaire et avec Robert Hirsch se prennent pour des Cracks. A l’aise dans les comédies, le cinéma français se prélasse. Pas question de faire la révolution.
Aux Etats-Unis, la guerre du Vietnam empoisonne, gangrène l’ambiance. Le racisme est loin d’être enterré. Sidney Poitier se bat. En 1967, il a fait un malheur avec Dans la chaleur de la nuit. Quand le film franchit l’Atlantique, c’est la ruée au Publicis-Elysées et partout ailleurs. 68, un chiffre porte-bonheur pour Norman Jewison. Après son combat pour le respect face à la couleur de la peau, il fomente une Affaire Thomas Crown mitonnée aux petits oignons. Pendant ce temps-là, Roman Polanski inaugure Le Bal des Vampires avant de mettre au monde Rosemary’s Baby. Sa femme, Sharon Tate affole les palpitations des spectateurs mâles.
En ces périodes encore calmes, rien de tel que Le Bon, la brute et letruand pour percer à jour un moral vacillant. Sergio Leone et ses gros plans, Ennio Morricone et ses tonalités crispantes font monter la température. Le public prend goût au western sauce spaghetti.
Au printemps, Gabin rugit encore. Avant d'être Tatoué par Denys de la Patellière après l’été, Lautner le transforme en Pacha. Le ronchon est au zénith, il a 64 ans. Et peut importe s'il doit se battre à contre-courant face à un Petit Baigneur lancé sur les eaux de la fréquentation tout en profitant de la marée suivante. Ne te découvre pas d’un fil… tu parles !! Robert Dhéry s’en tamponne, le zozo n’a pas froid aux yeux. N’est pas branquignol qui veut.
En 1968, les milliers de salles accueillent 203,2 M de spectateurs, c’est 10 de moins que l’année précédente. Même si les événements n’ont pas aidé, nombre de salles étant fermées, ils ne sont en rien responsables d’une chute de la fréquentation commencée en 1958. Un an plus tôt, en 1967, ils sont 411 M à acheter un billet, le record. En 68, 409 films débarquent sur les écrans. 52 % du public fréquente les salles des villes de moins de 60 000 habitants, ces dernières représentant 20,9% du parc. Aujourd’hui, les proportions sont complètement inversées. 1968 marque le début des premiers cinémas affichant plusieurs écrans.
Loin d’un tumulte pas encore franchement décelable, tout là-bas au Japon, Nagisa Oshima revisite Brecht et s’attarde sur la frontière séparant l’illusion de la réalité tout en s’élevant contre le racisme et la peine de mort. C’est La Pendaison. En France, le cinoche ne s’amuse pas à farfouiller dans les démons de l’âme humaine. La comédie se gondole dans les allées des cinés. Don Siegel envoie Richard Widmark sous ses faux airs de salaud sortir son insigne de Police sur la ville. Le publique se chope un polar en pleine poire. Il n’est pas contre. Voir l’accueil de La Mariée était en noir. Truffaut ne s’est pas encore agrippé aux tentures cannoises. Fin avril il se la coule douce, sa Jeanne Moreau fait des ravages dans son film. Deux semaines plus tard, c’est une autre limonade, mais si les singes de la planète prennent le pouvoir, ils doivent battre en retraite peu de temps après. La mariée se rebiffe. Et puis rideau. Les caissières des salles obscures restent chez elles, les journaux professionnels, tel Le Film Français coupent les ponts. Plus un chiffre ne paraît.
A cette époque, point de Première, de Ciné Live ou de Studio, la télévision ne se gave pas d’émissions de promotion. Les acteurs américains ne traversent pas l’océan pour venir vanter leurs prestations. Il y a bien des animations pour les avant-premières, le Rex se déguise à l’occasion, le Gaumont de la Place Clichy aussi. C’est à qui réalise la plus belle soirée. Mais côté presse people pour relater ces événements, ceinture. Pour s’informer, le public achète les quotidiens. Les cinéphiles Les Cahiers et Positif, les amateurs de starlettes se ruent sur Ciné Revue.
Cannes passé, le ciné tient des Etats généraux à Suresnes. Vadim débarque au volant de sa superbe Aston Martin, Yves Robert saute sur une table histoire de se donner une contenance. Bref, de Gaulle revenu, l’assemblée passée au bleu horizon, le cinéma revit. Les fameuses Histoires Extraordinaires sortent de leur boîte. Nous sommes fin juin. Les convives défilent depuis sept semaines pour voir Spencer Tracy demander Devine qui vient dîner ? Petit à petit, dans les coulisses de la mise en scène, des cinéastes cogitent. Les effluves d’un mai agité, d’une année pas comme les autres avec les assassinats de Martin Luther King et de Bobby Kennedy en route pour la Maison-Blanche secouent les consciences. Sans parler du Printemps de Prague.
Godard pense à faire souffler son Vent d’Est. Costa-Gavras réfléchit sur Z. Un cinéma politique de grande consommation germe ici et là. Yves Montand et Simone Signoret ne sont pas loin pour agiter le drapeau rouge de la contestation. André Cayatte, Jean-Pierre Mocky attendent derrière le paravent. Yves Boisset prépare son R.A.S.. L'insolence, la rébellion, le réflexion politique ne sont pas encore à l'ordre du jour.
1968, c’est l’année où les Américains apprennent, stupéfaits, le massacre de My Lai, plus de 500 villageois tués par leurs Gi's, essentiellement des femmes et des enfants. L’opinion s’offusque. Le choc est terrible. Avec Pinkville, Oliver Stone entend en 2009 le faire revivre à sa manière. Le cinéma ne s’est pas encore réellement occupé de la guerre mais ça fulmine sous cape. Robert Altman est en M.A.S.H, Dalton Trumbo se prépare à mettre au monde Johnny Got his Gun.
En juillet–août, la France se met en vacances. Manifs ou pas, on ne change pas les bonnes habitudes. Et comme depuis des années et pendant des années encore, le monde de la distribution ne se mouille pas. Les grosses sorties attendent leur heure. La Motocyclette s’en moque, privée de Cannes, elle commence à vrombir. Envolé la déception de feu la compétition, avec Alain Delon au guidon et Marianne Faithfull accrochée à son blouson, le démarrage est plutôt encourageant. Il en sera de même avec le Petulia de Richard Lester, encore un film cannois.
1968. Berri note que « Le scénario de Taking Off a commencé de s’écrire avec Jean-Claude Carrière à Paris, dans l’appartement de Neuilly que j’ai loué pour Milos et sa famille ». Claude parle de Forman, celui de Au feu... les pompiers qu’il s’en est allé rapatrier de sa Tchécoslovaquie embrasée par un printemps bien plus meurtrier que le nôtre. Sur un coup de tête, il a pris sa bagnole, traversé une partie de l’Europe et ramené le réalisateur et son film. Au feu est sélectionné à Cannes, il sort autour courant octobre. C’est la première fois que Claude Berri va à Hollywood. En compagnie de qui ? Milos. Pourquoi ? Afin d’évoquer une adaptation de Hair. C’est une autre histoire.
En Suède, un certain Ingmar Bergman veut parler de La Honte en montrant de façon austère comment la guerre dégrade et bouleverse ceux qui ne parviennent pas à s’y soustraire. Chez les British, les Beatles plongent dans le bain un drôle de Yellow Submarine. Plus sérieusement, Lindsay Anderson parle de révolte dans un collège de sa Gracieuse Majesté. Avec If, il flanque une foutue gifle à l’autorité, la suffisance britannique en prend pour son grade. Non loin, Kubrick se triture les méninges avec le roman de Arthur C. Clarke. Stanley bidouille le lancement de son odyssée spatio-temporelle servie par Richard Strauss. 2001, l’odyssée de l’espace est en passe d’être propulsé – le 2 octobre en France - dans l’inconscient collectif. En 68, Joseph Losey fait Boom. Le cinéma anglais se penche sur son malaise social.
En Italie, en écho à la révolte de la jeunesse Franco Zeffirelli planche sur Roméo et Juliette, Shakespeare l’inspire. De l’autre côté de l’Atlantique, l’horreur la plus terrible est en passe de s’abattre. George A. Romero concocte La Nuit des morts-vivants, pendant que Paul Morrissey est beaucoup plus Flesh.
Quelle année ! Et dire que c’est à cette date que Claude Berri, encore lui, a voulu devenir producteur. Pour parvenir à ses fins, il s’en est allé taper cent mille francs à son beau père. Celui-ci les lui a donné. C’était pour Mazel Tov ou le mariage (en salle le 26 septembre). Au même moment, Jacques Perrin prête ses traits, ses cheveux blonds tirant déjà sur le blanc au Colin de Boris Vian. Alors que l’écrivain renaît de ses cendres, que loin d’aller cracher sur sa tombe, le public achète ses livres, L’Ecume des jours se fait une petite place sous le soleil cinématographique. Et Vian dans la gueule aux décavés, aux coincés. A propos de Saint-Germain, au Quartier Latin, les cinémas sont légion, comme dans tous les arrondissements de Paris. Les petites salles font la loi. C’est dans l’une d’elle, au Mercury – paix à ses cendres - que les Parisiens viennent se bidonner à partir du 12 septembre en découvrant qu’il ne Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages. Le tandem Audiard-Blier en impose aux Baisers volés truffaldiens sortis une semaine plus tôt.
Et notre Bébel ? Il est à quelques semaines de pousser un grand Ho ! Tout près de s’acoquiner avec Le Cerveau pour commettre le casse du siècle. Toujours cette franche rigolade bien de chez nous. A ce petit jeu, la production tricolore est imbattable. Elle ne doit pas encore faire face aux futurs blockbusters yankees, les Guerre des Etoiles, les Indiana Jones et autres. Les studios ne se sont pas encore branchés dessus. Pour contrer notre humour franchouillard, ils envoient Dustin Hoffman en Le Lauréat. La classe. The voice, la voix, alias Sinatra en Détective assaisonné par Gordon Douglas. Entretemps, Angélique s’en est prise au Sultan, Marlon Brando s’est approprié Pancho Villa, Alain Delon n’a pas encore sauté dans La Piscine mais dit Adieu l’ami.
L’année s’étire, abuse, comme de coutume et les préparatifs des noces de la fille de de Funès vont bon train. Comprenez les salles se mettent sur leur trente et un pour accueillir Le Gendarme se marie. Le calendrier est bloqué au 7 novembre. Avant les fêtes, il y a aura La Grande Lessive, La Bande à Bonnot, Cinq cartes à abattre… En attendant Le Livre de la jungle.
68 a-t-elle été top en matière de cinoche comme elle le fut en musique et autres ? Chacun ses goûts. Le 10 avril 1968, les Oscars ont couronné Dans la chaleur de la nuit face à Bonnie and Clyde, Le Lauréat, Devine qui vient dîner ? … Rod Steiger emporte la statuette de meilleur acteur, Katharine Hepburn celle de meilleure actrice. Pas plus tard que cette année – 2008 – un écrivain américain publiera un ouvrage titrant sur les cinq films les plus importants des années soixante : quatre d’entre eux sont sortis en 1968 en France.
68 et ses multiples secousses ont-elles servi de détonateur pour nombre de réalisateurs ? Cela paraît indéniable. Nombre de stars se sont pavanées sur les écrans. Mille excuses aux oubliés, à ceux passés à la trappe. 68, un festival avorté. 2008, un 61e sur le point de commencer Une nouvelle édition qui souhaite rendre hommage à son illustre aînée. En février dernier, le nouveau délégué général Thierry Frémaux envisageait de reprogrammer les films sacrifiés sur l’autel de la contestation. A commencer par Peppermint frappé du cinéaste espagnol accroché à la tenture. Louable intention !
Les dix premiers au box office :
1 - Le Livre de la jungle de W. Reitherman – 14 683 830 millions de spectateurs
2 – Le Gendarme se marie de J. Girault – 6 828 626
3 – Le Bon, la brute et le truand de Sergio Leone – 6 308 276
4 – Le Petit Baigneur de Robert Dhéry – 5 542 755
5 – Helga, de la vie intime d’une jeune femme de E.F. Bender – 4 121 349 (film classé X – il en sort des paquets à cette époque)
6 – Le Bal des vampires de Roman Polanski – 3 411 078
7 – 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick – 3 267 718
8 – Le Tatoué de D. de la Patellière – 3 211 778
9 – Les Cracks de A. Joffé – 2 946 373
10 – Adieu l’ami de J. Herman – 2 639 713
Huit autres films dépasseront les 2 millions.
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