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Trente ans après sa mort, René Goscinny n'a jamais autant été d'actualité. Entre un nouveau Lucky Luke animé dans les salles cette semaine, la préparation du Petit Nicolas au cinéma par Laurent Tirard, un numéro spécial de Lire qui lui a récemment été consacré et la sortie prochaine d'Astérix aux Jeux olympiques, l'ombre gigantesque de l'écrivain/scénariste/auteur plane éternellement sur la culture française dans ce qu'elle a de meilleur, de plus frondeur, d'iconoclaste, d'indémodable.
Retour sur un mythe (au logis) à travers les témoignages de Moebius (qui débuta dans les pages de Pilote, hebdo culte fondé par Goscinny), Pierre Tchernia (Goscinny écrivit le scénrio de son extraordinaire Viager) et Olivier Jean-Marie, réalisateur de Tous à l'Ouest : une Aventure de Lucky Luke.
(Propos recueillis par Xavier Leherpeur et Gwen Douguet)
« Goscinny est un homme pour qui j’ai eu autant d’admiration que d’amitié. Je l’ai toujours profondément admiré. Son talent est basé sur une grande invention et une grande organisation de l’esprit.
Il classait une idée en voyant les bons aspects. On ne peut pas la mesurer mais on en voit les effets. Les gens qui ont cette faculté sont des gens exceptionnels. Lui, il avait les deux : organisation et invention.
Dès le début, il voulait faire rire à l’école. Il trouvait des choses drôles, des moqueries. Il était différent. Jamais méchant, surtout pas. Il adorait les plaisanteries tournées d’une façon cocasse. J’ai fait des scénarios avec lui. Il tapait à la machine, moi jamais. On travaillait chez lui. Je m’asseyais de l’autre côté de son bureau. Devant lui. J’avais mes notes. Je le revois encore, comme si c’était hier. Il plaçait une feuille de papier blanc, puis une feuille de carbone et une feuille jaune et il tapait comme si on lui amenait un plat succulent. Il se régalait à chaque phrase... Il avait un sourire incroyable, des petites fossettes, comme un enfant.
Notre première rencontre remonte aux années 63-64. La direction de la télévision avait convoqué des dessinateurs, des chansonniers et d’autres, j’étais là pour les émissions de variété. Il fallait trouver des choses drôles. Guss arrive et me dit : « Tiens j’ai amené un copain à qui on a rien demandé, Goscinny. » On s’est mis à parler et on l’a fait d’une façon qui nous a révélé que nous avions des intérêts communs, les mêmes goûts pour des cinéastes, des auteurs, pour Laurel et Hardy. L’on avait un goût personnel pour une certaine forme d’humour. La réunion a eu lieu et il n’y a eu aucune conclusion. Normal, les choses amusantes de la vie ne viennent pas sur commande. Elles s’inventent. On ne décide pas d’être amusant à partir de midi le 12 octobre.
J’ai travaillé avec Goscinny sur les dessins animés d’Astérix. Les collaborations les plus marquantes furent pour moi Astérix et Cléopâtre et Les 12 Travaux d’Astérix. Des longs métrages. Alors que le travail que j’ai fait avec René sur Lucky Luke était moins important. Il n’a jamais vu terminé La Ballade des Dalton.
Lucky Luke est une créature née sous la plume de Morris. Il en avait fait cinq ou six quand René est arrivé. Morris avait, à cette époque, déjà éliminé les Dalton. C’était une invention graphique formidable que ces quatre personnages en escalier. Goscinny lui avoue qu’il veut bien travailler avec lui mais que son seul problème est la mort des Dalton. « Comment as-tu pu les tuer », lui demanda-t-il ? Et ainsi naquirent les cousins Dalton créés pour venger la mort des premiers.
René aimait beaucoup les calembours. L’un des mes préférés n’est autre que celui concernant César qui affranchit un esclave. C’est un personnage rougeaud, un visage très rubicond. D’où le fameux calembour, César affranchit le rubicond. L’enfant qui le lit ne le comprend pas, mais normalement le père oui.
Morris n’aimait pas trop les calembours. Et vous allez me dire, mais il est Belge. Ce qui est une chose très injuste. Ah ! Les Belges. Ils sont d’une sociabilité qui se perd.
Un jour René est arrivé à l’un de nos rendez-vous tout heureux. Il avait l’air coquin. Il m’a dit avoir trouvé le nom du bateau de son prochain ouvrage, Hypothénuse. Et que cela lui permettrait d’écrire dans une bulle : « Les officiers iront manger au carré de l’Hypothénuse. » Il n’a jamais pu écrire son histoire. C’est un calembour inédit. »
« J’ai rencontré Goscinny lorsque je me suis présenté au journal Pilote. René en était le codirecteur mais aussi le véritable moteur. Je l’avais déjà lu bien sûr, mais, à l’époque, on n’était pas toujours conscient de l’aspect auteur d’une série. Nous n’en étions qu’au début de cette attitude et le nom de René Goscinny a mis un peu plus de temps à s’imposer que d’autres.
C’est un artiste qui a été abondamment observé et apprécié. René est un véritable auteur populaire qui se place dans une tradition d’artistes tels que Georges Courteline ou Tristan Bernard, autrement dit des écrivains qui ont une vision, sinon humoristique, du moins amusée du monde. L’univers de la bande dessinée l’a longtemps cantonné au métier de ce scénariste, mais désormais la jonction est faite et il est considéré à juste titre comme un auteur à part entière. Cela venait aussi du fait que le genre de la BD, était destiné à la littérature enfantine et possédait un côté semi-clandestin qui avait du mal à être visible.
Sous une apparente simplicité, son travail est en réalité complexe. Le côté humour bon enfant dissimule des pensées assez élaborées. Il a le sens du gag, incontestablement. On pourrait même le placer dans la lignée d’un Woody Allen. Avec ce même sens de l’autodérision. Il y a de la satire, de la caricature bien sûr, mais c’est surtout son goût pour l’anachronisme qui le caractérise selon moi. L’anachronisme qui est d’ailleurs une forme d’humour souvent délicate à manier car on risque facilement de verser dans le systématisme ou le ridicule. René le faisait avec beaucoup de finesse. Et puis c’est également quelqu’un qui a très vite su jouer avec la référence cinématographique, ce qui n’était pas très courant à son époque. Par exemple, Lucky Luke est véritablement une sorte de panégyrique de la relation que notre génération entretenait avec le western dans les années 50-60.
Je crois enfin que sa pérennité s’explique par son don de l’observation. Une observation d’ailleurs très bienveillante, jamais cruelle. Je pense que c’est le fait de s’être appuyé sur des sentiments positifs, très simples, mais en les exprimant de façon très élaborée qui lui permet de perdurer encore aujourd’hui. »
« J’ai découvert René Goscinny avec Astérix, qui était la seule bande dessinée à avoir droit de cité chez moi. Avec Lucky Luke en deuxième. Auprès de mes parents, la BD avait mauvaise presse. C’était les fautes d’orthographe ! Mais il y avait ces deux exceptions. Même mon père lisait Astérix et j’ai envie de dire que c’était le seul moment où nous parlions lui et moi de littérature. (rires)
Définir le style de Goscinny ? C’est tellement vaste, j’ai tellement lu sur lui… Ce n’est pas facile. Je dirais à la fois une intelligence extrême, un sens du populaire, du vécu… par exemple lorsqu’il décrit Lutèce et ses embouteillages, on sent vraiment qu’il est allé dans la rue. Mais c’est un artiste qu’il est impossible de définir en quelques mots.
Sa marque ? Il ne lâche pas ! C’est un pit-bull. C’est-à-dire que lorsqu’il a une idée de gag, il ne va pas la lâcher ! On va l’avoir pendant tout l’album, sous toutes les facettes, cela va être récurrent. Il n’a de cesse de revenir dessus et de l’épuiser jusqu’au bout. A la fin, le gag est mort. Il n’y a plus rien à en tirer parce que Goscinny a tout fait ! C’est impressionnant ! C’est d’ailleurs de cette façon que nous avons essayé de travailler pendant l’adaptation de Tous à l’Ouest. Si l’on tenait quelque chose, il fallait revenir dessus, le répéter, voir s’il était possible d'enchérir par une vanne sur la vanne qui venait d’être faite… la vanne de la vanne de la vanne… Voilà pour moi la marque Goscinny.
Je ne saurais pas expliquer sa pérennité. Peut-être a-t-il un regard juste sur les gens, sur la nature humaine, à la fois amusé et définitif ! Une fois qu’il les a décrits, ses personnages deviennent des classiques. On ne peut pas y revenir. Jo Dalton, on ne peut pas le réinventer, on a plus qu’à le faire jouer ! Ce qui est particulièrement agréable dans le processus d’adaptation. Comme des marionnettes, on n’a qu’à se glisser dedans et y aller. Et en plus, ils sont modernes. Je peux faire dire à Luky Luke ou aux Dalton des anachronismes de maintenant, cela marche comme dans les années 50 et 60. A chaque époque cela fonctionne ! René Goscinny est toujours pertinent ! »
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