Happy Few |
Après avoir exploré les amours adolescentes dans Douches froides, Antony Cordier scrute le couple et la fidélité avec le très solaire Happy Few. Echanges.
En fait, c'était un scénario qui existait, que j'avais commencé à travailler avant Douches froides. C'était assez différent à ce moment-là. Et c'est vrai qu'après Douches froides, j'avais passé un long moment avec les adolescents et là, j'avais envie de m'intéresser à ma génération avec ses utopies actuelles. C'est vrai qu'au départ, j'ai un peu hésité à garder le thème des amours plurielles, parce que c'était un peu lié à Douches froides. Et en même temps, j'ai décidé que peu importait, que chaque film était indépendant et qu'il ne fallait pas trop se préoccuper de savoir ce qui peut se répéter d'un film à l'autre, car je savais que formellement et dans le scénario, le film serait très différent.
Moi ce qui m'intéressait, c'était de faire un portrait et d'essayer de voir quel était leur rapport au couple pour des gens de ma génération, leur rapport à l'amour et leur rapport à la vérité dans l'amour, et en particulier le rapport à l'adultère. Je pensais que le rapport à l'adultère avait un peu évolué, on n'était plus au temps de l'adultère bourgeois, que les gens étaient devenus un peu plus idéalistes en fait, que le couple était un peu comme une valeur refuge et que le rapport à la vérité avait changé. Voilà, c'est ça que j'avais envie de traiter.
Par exemple : est-ce qu'on peut avoir du désir pour une personne autre que son conjoint ? Et si on a du désir, est-ce qu'on peut partager ce désir-là avec son conjoint ? C'est-à-dire, est-ce que je peux le dire ? Est-ce que je peux l'avouer ? Est-ce que c'est mal ? Est-ce que forcément, ça doit se vivre sur un sentiment de culpabilité ? Ou est-ce qu'il peut y avoir une compréhension ? Voilà, en gros, c'est : est-ce que tout cela peut être partagé ? Est-ce que je peux accepter que ma femme ait du désir pour un autre homme ? Est-ce que je peux accepter qu'elle ait un amant ? Est-ce que je peux même avoir un sentiment d'amitié pour l'amant de ma femme ? Voilà, jusqu'où tout ça peut se déployer et jusqu'où on peut mener cette utopie ?
Je ne sais pas, je le sens un peu dans les gens autour de moi, quand j'ai fait lire le scénario. Je pense que c'est quelque chose dans lequel les gens se projettent. Je pense qu'avant, il y avait l'adultère bourgeois, qui était l'adultère caché, tout allait bien tant que finalement, ce n'était pas public. Après, il y a une période de libération sexuelle qui était plus une liberté individuelle. Et je pense que maintenant, c'est plus recentré autour du couple.
C'est à dire que c'est une utopie dans le sens où c'est un essai. On essaye de tendre vers cette vérité-là. Moi je trouve que c'est difficile de la faire vivre. C'est ce que traversent les personnages dans le film en fait. D'abord, il faut que ça reste un peu secret, il ne peut pas y avoir une image sociale d'une aventure amoureuse à quatre, c'est impossible. On ne peut pas faire une famille avec deux couples, il faut un peu le cacher aux enfants, on ne peut pas le dire aux amis, donc ça reste de l'ordre de l'utopie. Dans le film, lorsqu'ils le vivent de la manière la plus heureuse qui soit, ils sont obligés d'abandonner les enfants, de partir un peu à l'extérieur à la campagne, de retomber dans quelque chose d'un peu plus simple, de plus primitif pour pouvoir vivre vraiment ce qu'ils ont envie de vivre en fait, leur amour et leur amitié.
C'est compliqué parce qu'à la fois, c'est quelque chose d'un peu tendance le fait d'échanger, je lis très souvent des articles sur le poly-amour en fait, c'est à dire la possibilité d'être amoureux de plusieurs personnes à la fois, donc je dirai que c'est un peu dans l'ère du temps malgré tout. Mais que ce soit dans l'ère du temps, c'est une chose, mais socialement, c'est pas quelque chose qu'on peut vivre, imposer à sa famille et à ses amis. Ça reste quand même quelque chose d'un peu clandestin. On est un peu entre les deux. On en accepte l'idée mais après, c'est ce que ça fait quand on l'a sous les yeux. Et le film, c'est un peu ça. Au départ, ils acceptent l'idée et puis après, ils se confrontent à l'image. Dans cette scène où ils sont au bord du lac et où ils s'assoient comme ça, chacun face à face en couple illégitime, qu'es-ce que ça fait de voir en face cette chose-là ? Est-ce que je peux l'accepter en en ayant l'image devant moi ?
On a beaucoup travaillé dessus. Avec ma coscénariste, on avait dressé un portrait de chacun des personnages, en s'appuyant un peu sur des gens qu'on connaissait. Le personnage de Marina Foïs, elle est tout le temps en mouvement, dans sa manière d'être mais aussi dans sa manière de penser. En même temps, elle est très intègre et elle se pose des questions tout le temps. On essaye toujours de saisir le paradoxe du personnage, ses contradictions et après chaque personnage a trois quatre référents qu'on connaît bien, ce qui fait qu'après, on peut toujours se souvenir de ces référents pour savoir comment fonctionne le personnage et comment il réagit dans telle ou telle situation. Et puis vient le mouvement du casting où les acteurs arrivent, rendent les choses beaucoup plus évidentes, des choses qui sont moins nécessaires. Par exemple, quand on a attribué à Roschdy Zem le rôle de Franck, c'était pas prévu au départ, le personnage n'était pas vraiment écrit pour lui, il a fallu qu'on retravaille des choses, qu'on invente des scènes...
Pour Marina Foïs, c'était son humour en fait. Comme c'était le personnage qui se posait des questions, il fallait pas que ce soit le personnage chiant. C'était celui qui allait peut-être freiner un peu à un moment. Il fallait qu'elle puisse se poser des questions et qu'on puisse se mettre à sa place. Et il fallait pas qu'elle le fasse comme quelqu'un qui se torture, mais comme quelqu'un qui apporte de l'humour dans sa façon de se poser des questions. Tout de suite, j'ai pensé un peu à ça. Et puis après, on s'est rencontré et je pense que le projet lui a plu et qu'elle avait envie de le faire à ce moment là de sa carrière. Il y avait des choses que peut-être, elle n'avait jamais fait avant, il y avait des scènes qui étaient un peu difficiles à faire et elle avait envie de tenter le coup. Avoir une idée d'acteur, c'est très facile, mais c'est seulement la moitié du chemin et encore... Après, il faut se rencontrer, il faut bien s'entendre, il faut parler la même langue et après il faut que l'acteur ait envie de s'emparer du rôle.
Ça, c'est une intuition et je crois que ça n'appartient qu'au réalisateur. Il faut avoir une envie très très forte des acteurs individuellement et après, il faut être un peu excité par les rencontres. Quand je me suis dit que Nicolas Duvauchelle allait draguer Marina Foïs, tout de suite je me suis dit que j'avais vachement envie de faire cette scène et voilà. Ça ne paraissait pas évident, il y avait quelque chose à trouver, à gagner. J'aime bien quand les acteurs n'ont pas trop joué ensemble, quand ils ne se connaissent pas, quand c'est quelque chose d'inédit. C'est comme si d'un seul coup, ça allait être une fiction, une histoire très différente et qu'on ne l'avait jamais vu avant. Je me souviens quand on a filmé les premiers essais caméra, on a réuni les quatre acteurs. C'est la première fois qu'ils se voyaient tous les quatre et on les a filmés de manière libre. Et quand on a vu les images, tout le monde était estomaqué. On voyait pour la première fois une sorte d'évidence, de douceur, d'harmonie dans le casting et voilà. Ça a été très décisif pour tout le monde, de les voir réunis tous les quatre à l'image. Je me suis dit qu'en tant que spectateur, j'aurais très envie de voir un film dans lequel il y aurait ces quatre acteurs là.
Ce qui est bien, c'est que Douches froides existait. Donc soit ils le connaissaient, soit ils l'ont vu. Du coup, ils savaient comment je filmais, mon rapport à la nudité, éventuellement à la beauté des corps. Et après, il faut que les choses soient assez précises et puis il faut qu'ils aient envie de tenter quelque chose. Moi, j'aime bien ce genre de scènes. Par exemple, dans le plan de travail, on sait que la scène d'amour, ça va être jeudi. Donc d'un seul coup, il va y avoir une sorte de tension. Mais on est concentré. Et quand le jeudi arrive, au lieu de s'ennuyer parce qu'on fait une scène de bagnole, d'un seul coup c'est plus compliqué pour les acteurs, c'est plus compliqué pour l'équipe technique parce que c'est toujours difficile pour eux de continuer à travailler normalement, c'est plus difficile pour moi. Et du coup j'aime bien cette tension qui permet d'être très très attentif. On marche doucement, on fait pas de bruit, on se parle très gentiment, on essaie de mettre tout le monde dans de bonnes dispositions, donc j'aime bien cette douceur qu'il y a pour ces jours de tournage. Et après, il faut essayer de combattre sa pudeur. Et parfois, c'est difficile de demander une autre prise quand il le faut et ne pas s'arrêter parce qu'on estime qu'ils ont donné suffisamment. Par exemple, avec Marina, on s'était mis d'accord sur les scènes d'amour, si on n'y va pas à fond, c'est pas la peine d'y aller, parce que du coup, c'est glauque. Il y a des scènes d'amour au cinéma où on voit que les acteurs n'ont pas très envie, où finalement on ne filme que la moitié de ce qui devrait être filmé, on ne va pas tout à fait jusqu'au bout et ça devient très très gênant. Si les acteurs vont au bout, c'est beaucoup moins gênant pour le spectateur et on l'accepte beaucoup plus en fait. Et au moins, la scène existe parce qu'elle doit être. Et après sur le tournage, c'est une scène comme une autre, donc je la découpe de la même manière, la mise en scène ne change pas particulièrement. Il y a des choses différentes, on est plus proches des acteurs, on répète, on les protège, on s'isole un peu, mais après c'est la même chose, c'est les gestes, où on met la main, quelles sont les intentions, qu'est-ce qu'on joue dans la scène. L'important, c'est de ne pas les laisser tout seuls.
C'était un jour important pour tout le monde. Pour l'accessoiriste, le chef opérateur, tout le monde. Il y avait un vrai enjeu. Et puis c'est une scène où on sait qu'on ne peut pas faire beaucoup de prises. C'est tout bête, c'est très matériel, mais on fait tomber un sac de farine sur des acteurs et si on veut refaire une prise, ça prend une heure, parce qu'il faut aller se doucher. On a fait deux prises en fait. Donc c'est pareil, il y a une tension, un enjeu qui est assez intéressant. Et puis après, c'est vrai qu'on avait beaucoup parlé. Donc on avait choisi de la placer dans le plan de travail pas trop au début du film, mais pas trop à la fin non plus pour qu'on puisse avoir une sorte de rendez-vous tous ensemble. Et je pense que tout le monde avait très très envie que ce soit ce jour là. Tout le monde en parlait un peu autour de soi. Et du coup, ça a été très joyeux et assez libérateur en fait. C'est vrai qu'il y avait un truc un peu secret. On s'est enfermé dans ce petit cellier, il faisait un peu sombre, on a mis de la fumée. Et quand on a l'impression de faire un truc en contrebande comme ça, je crois que ça excite tout le monde. C'est quelque chose qu'ils n'ont jamais fait avant et ils ne le referont plus jamais après. Donc c'est ça qui est bien. Et quand on peut proposer ça à un acteur, c'est vachement sympa. C'est comme une cascade, on sait qu'on peut pas déconner ce jour là, on sait pas très bien ce qu'on fait, on sait pas si ça va être bien ou pas. Mais c'est un vrai plaisir de pouvoir leur proposer quelque chose d'inédit.
C'est pas important en soi, ça me vient naturellement en fait. Les sportifs sont des gens que je connais bien, j'en ai beaucoup fréquenté, j'ai des amis qui font du sport de haut niveau. Et après, j'aime bien rentrer dans un film et dans un travail de préparation en passant par le sport. Sur Douches froides, j'avais fait des entraînements de judo avec les comédiens, c'est une manière de se connaître un peu. Là, c'est pareil, avec Elodie Bouchez, au lieu de commencer par le texte, on prend une raquette et on commence à taper contre un mur et puis on voit comment on peut filmer, on voit si c'est crédible. Pour moi, c'est moins angoissant pour moi de savoir comment il faut bouger que de savoir une intention d'une phrase. Je préfère commencer par des choses corporelles comme ça. Et puis après le sport, je crois que ça fait partie des attributs des gens de ma génération. Je pense que le rapport au sport est très différent de ce qu'il était avant, socialement parlant, je veux dire.
Oui et puis le fait qu'on puisse avoir un adversaire et qu'il soit aussi celui avec lequel on joue. Et puis avec le squash, il y avait cette possibilité de les faire tourner. Ils sont deux sur le terrain et il y en a un qui reste, il se fait remplacer par l'autre. Donc ça donne des figures de leur échange. Le ping-pong, c'est pareil.
Oui, mais pas seulement. Il y a des romans que j'aimais bien aussi. J'aimais bien ce film d' Ang Lee, Ice Storm, qui est un film très noir. We Don't Live Here Anymore aussi, un film avec Naomi Watts et Mark Ruffalo qui repose sur l'histoire de deux couples qui tombent amoureux et qui est un film très sombre, très noir et très dur. Du coup, j'avais un peu envie de faire la version solaire de ces films-là. Mais les films auxquels on pensait à l'écriture ou au tournage ne sont pas forcément des films avec ce thème là. J'aime bien les films de Blier, Préparez vos mouchoirs ou même Trop belle pour toi. Tous ces films sur les amours changeants qui ne sont pas forcément ceux auxquels on pense en premier quand je faisais Happy Few.
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