L'Enfant-cheval |
Révélée à Cannes à 18 ans avec un premier film poignant, La Pomme, Samira Makhmalbaf explore l'animalité de l'être humain à travers un film âpre, d'une rare violence avec son dernier film L'Enfant-cheval. Adapté d'un scénario écrit par son père ( Mohsen Makhmalbaf), la jeune cinéaste iranienne pense que l'art peut éveiller les consciences. Rencontre.
Je pense qu'on peut dire que ce film est difficile, noir, dur, violent. Certaines personnes vont préférer fermer les yeux, ne pas vouloir regarder le film et sentir peut-être qu'il n'y a que de la cruauté dans mon film. Ils auront le sentiment de se retrouver face à un miroir qui montre les problèmes de l'être humain et qu'en fermant les yeux, ils penseront que le problème sera réglé. J'ai eu des amis qui sont venus me voir en m'avouant qu'ils n'ont pas supporté le film, parce qu'ils ont eu l'impression de voir leurs propres relations à travers lui. Mais je pense qu'il y a plusieurs exemples de la vie qui peuvent être symbolisés dans le film. Après, chacun fait en fonction de sa propre vie, de ce qu'il a vécu. Ça dépend de quel côté on est et comment on regarde. Ce film peut aussi bien représenter la relation entre deux individus, entre deux amis ou la relation entre un gouvernement et le peuple ou bien même entre un patron et son travailleur. C'est bien de la cruauté de l'homme envers l'homme qu'il s'agit.
La réaction que j'ai eu en lisant le scénario que m'a apporté mon père est à l'échelle de ce que les spectateurs peuvent ressentir en voyant le film. J'avais l'impression de me retrouver face à un miroir qui me faisait voir le côté sombre que je ne voulais pas voir. Mais il y avait une magie dans ce scénario qui dépassait l'histoire de deux enfants en Afghanistan. Je pense que le danger, c'est de ne pas voir qu'il existe ce rapport homme / animal aujourd'hui. Si on regarde à côté de soi, on remarque que ce rapport existe. Et justement, c'est en le montrant qu'on peut peut-être contrer ça dans notre vie quotidienne. Quand j'ai lu le scénario, j'étais tellement choquée que j'ai voulu prendre de la distance avec cette histoire. J'ai voulu que le spectateur éprouve ce rejet vis à vis de la violence, expérimente ce dégoût pour qu'il ne puisse plus le supporter dans sa vie de tous les jours.
Quand j'ai lu le scénario, je trouvais que c'était une vraie histoire symbolique et surréaliste, mais qu'en même temps, il contenait une vérité profonde très crue, très réelle. J'ai essayé de faire ressortir cet aspect dans ma mise en scène. Et justement tout l'enjeu de la construction de ce film, c'était d'exprimer cette histoire complètement surréelle de manière documentaire, pour que tout devienne réel. Même si ce film peut avoir l'air d'un documentaire, tout est parfaitement calculé et mis en scène. Il n'y a aucune partie documentaire. Naturellement, quand on commence le travail de mise en scène, on est traversé par des questions. Mais à la base, je sais quel genre de film je vais faire, sa trame principale et vers quel genre de film je veux aller. J'essaye de travailler au maximum en amont pour me consacrer au travail sur les acteurs. Le scénario était tellement puissant au départ qu'il fallait que je me sente prête à retranscrire la force de ce scénario. Il fallait que je sois prête à exprimer cette violence.
C'est la partie la plus importante de mon film. J'ai cherché une dizaine d'enfants en Afghanistan. A partir du moment où je me suis retrouvée face à l'enfant qui jouerait le rôle du Maître, dès que je l'ai vu, je me suis dit : «voilà, le film peut exister». C'était pas évident, car je cherchais une personne qui soit en même temps jeune et sans jambe. Et en général, les enfants qui marchaient sur des mines, ils mourraient d'hémorragie tout de suite après. Donc cet enfant était très difficile à trouver. Je n'avais pas beaucoup de choix. Il y avait ces éléments un peu complexes qui fallait que je trouve dans le personnage : au-delà de ne pas avoir de jambes et d'être jeune, il fallait qu'il réunisse en lui la fragilité, la faiblesse, la dépendance envers quelqu'un et en même temps cette force qui va l'amener à devenir dominant. Heureusement, je l'ai trouvé au nord de l'Afghanistan, c'était un mendiant. Et là, j'étais persuadée que le film allait se faire. Ce qui était vraiment important, c'était de trouver quelqu'un dont se dégage quelque chose dans la vie qui peut être proche de la personnalité décrite dans le scénario. Le sujet du film est le rapport de cruauté qui existe entre ces enfants en Afghanistan, un pays qui est en guerre depuis 20 ans. Or ces enfants ont tous expérimenté la cruauté dans leur vie quotidienne. Donc ce film parle aussi de ces gens-là et de leurs représentants. Et eux sont les représentants de l'être humain au sens large.
Le film va au-delà de la simple distinction entre le bien et le mal. Le début du film montre bien au départ deux personnages faibles et fragiles. C'est la situation qui va les faire pencher d'un côté ou de l'autre. Et c'est quelque chose que la vie fait auprès de chacun de nous. Et à force de se répéter, ce rapport de domination va devenir quelque chose de naturel. Parce que chacun a une part de responsabilité propre, que ce soit celui qui domine ou celui qui est dominé. C'est un principe d'action-réaction. C'est la situation extérieure qui entraîne cette violence. Ça ne veut pas dire que du coup, on est prisonnier de cette situation. Si nous mêmes on décide de prendre du recul, on peut faire en sorte de ne pas participer à ce que la situation nous a imposé.
C'est même pas ça. Il ne faudrait même pas qu'une personne de l'extérieur réagisse. Il faut que soi même, on sorte un peu de ça et qu'on regarde cette situation avec du recul. Parce que c'est à nous mêmes, dans notre propre vie, de réagir.
La mendiante, elle était là pour montrer la dernière étape de transformation entre ces deux personnages. Parce que dans la première partie, on voit Giuah qui est devenu le cheval de l'autre, mais son esprit lui appartient encore. Son amour n'est pas touché. C'est cette partie qui montre qu'il est encore vivant. Mais celui qui domine, il va vouloir tout contrôler petit à petit. Il commence à contrôler son corps, son esprit, jusqu'à contrôler son coeur et ses sentiments, pour devenir complètement son objet. C'est pourquoi celui qui veut dominer veut dominer toutes les parties qui te constituent. Et cette mendiante est là pour montrer que le Maître a dominé les sentiments de Giuah. La politique peut te transformer en un animal apprivoisé. C'est quelque chose qui est possible. Par contre, si tu enlèves la partie d'amour, du coeur d'une personne, ça veut dire que là, tu as tout enlevé. Tu as provoqué la métamorphose de l'être humain en autre chose qui peut devenir comme une pierre. Et cette mendiante vient montrer à quel point l'être humain peut régresser. Elle aussi, elle peut porter un regard sur la situation. Mais elle va être achetée avec l'argent de cet enfant. Elle va se laisser prendre au jeu et devenir aussi un animal apprivoisé.
De toute façon, dans la réalité de la cruauté, il n'y a pas d'espoir. Si vous voyez de l'espoir dans la cruauté, moi je n'en vois pas. C'est après la cruauté, si on dépasse ça, qu'il peut y avoir de l'espoir. C'est en regardant, en observant la cruauté, en étant attentif pour que ça ne se reproduise pas qu'il y a de l'espoir. Il n'y a pas d'espoir d'être dans une métamorphose, une transformation de l'être humain. L'espoir n'est pas juste entre mes mains. Moi j'ai juste proposer de voir, de porter un regard pour que chacun puisse essayer de changer. Ceux qui pensent que l'espoir vient de l'extérieur de nous, c'est faux. Je pense que déjà l'espoir, il est à l'intérieur de nous.
Oui. Ça me fait penser à la réaction de deux de mes tantes. Il y avait la tante gentille et la tante un peu plus dure. Et j'avais une autre petite tante qui un jour s'est brûlée. La tante gentille, elle ne pouvait pas supporter la vue de la peau brûlée. Et l'autre tante qui était plus dure, elle faisait face, elle regardait la blessure. Et là, elle a commencé à essayer de la nettoyer, de la guérir, supportant la vision d'horreur que pouvait provoquer cette brûlure. Et finalement, la tante a survécu. Si elle était tombée entre les mains de la gentille, elle serait morte. La nature humaine est en train de se transformer. L'humain peut s'éloigner parfois. Et quand quelqu'un est en train de dire : «regardez, il est en train de se passer quelque chose», on te reproche d'avoir réveiller quelque chose alors que tout le monde était en train de dormir. Parce que ce qu'on vit là, c'est pas un rêve, c'est un cauchemar. Si la nature humaine a autant de force en elle pour provoquer autant de cruautés, comment elle ne peut pas avoir assez de force pour juste y faire face. Comment peut-on aborder ce sujet sans y faire face ?
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