Pour un fils |
Mère de deux enfants, passionnée par ce qui se passe derrière les apparences, les mécanismes de pensée, auteur d’un court métrage sur l’inceste, diplômée d’histoire, détentrice d’un DEA de cinéma, Alix de Maistre s’est engagée en 2004 dans l’écriture de Pour un fils. Tiré d’un fait divers, son premier film sort mercredi 4 mars avec Miou-Miou, Olivier Gourmet, Kevin Lelannier et Josse de Pauw. Discussion.
J’aime leur dramaturgie. C’est d’une puissance incroyable. Il est difficile en même temps de rester proche des personnages quand on a des histoires aussi extraordinaires, aussi fortes. Cela demande un travail d’intériorisation afin de trouver de l’humanité dans des histoires inhumaines. Certains m’agressent. Le fait divers dépasse la fiction. On ne met pas l’horreur en scène car on sera toujours en dessous de la réalité. Mais je me suis demandée pourquoi ce fait divers en particulier a trouvé un écho en moi.
L’amour. Ce garçon qui fait peur, que l’on rejette, qui est violent, dont on se méfie. Comme il est victime de souffrances, on se demande ce qu’il va faire subir aux autres. J’ai eu envie que ce personnage se transforme en un être en quête d’amour.
Oui, car le garçon dans le vrai a pris beaucoup d’identités inventées, et deux fois celles d’enfants disparus. Pendant trois jours il a promené les flics.
Ce fut un très long travail afin que les personnages de cette famille puissent évoluer, changer en se confrontant à ce manipulateur. Chacun a sa vérité. J’ai conçu un journal intime racontant l’histoire du point de vue de untel ou untel, avec son évolution, la manière dont il ressent les choses. Ce travail m’a aidé d’une manière incroyable. Mais en avançant individuellement, en écrivant, en fouillant leur intériorité, je me suis rendu compte que je n’avais pas été jusqu’au bout en ce qui concerne le flic. Ce fut un procédé formidable mais difficile, car il fallait rentrer dans la tête de chaque personnage.
Ce travail ne peut se faire immédiatement. Il fait suite à une enquête. Cela a pris du temps. J’ai écrit les journaux en un an et demi, comme une nécessité. L’événement est tellement impressionnant que l’on croit qu’il va exister seul.
Cela tient au fait qu’un journaliste ne donne pas son avis sur un fait divers.
Il livre les faits bruts. On est tellement saisi par l’histoire que l’on s’imagine qu’elle se suffira à elle-même. Or ce n’est pas possible, car il faut rentrer en contact humainement avec ces personnages qui ne le sont pas en apparence.
Je n’ai pas voulu prendre parti. Ma réponse à une histoire sombre au départ réside dans le fait que l’amour est possible. Même si on part d’une imposture et d’un mensonge, on peut aimer vraiment.
Je leur ai donné le choix. Ne les ayant pas écrit à leur intention, il m’a semblé que cela pourrait être un outil. Une fois en leur possession, nous n'en n’avons plus parlé.
Il fallait être dans une espèce de sincérité par rapport à soi-même. Le journal m’amenait aussi à cela. Miou-Miou perçoit assez rapidement que ce n’est pas son fils. Nous sommes raccrochés à son parcours, à sa confrontation avec son quotidien, physiquement, moralement. De mon côté, j’ai découpé heure par heure tout ce qui se passe dans la maison pendant deux jours et demi avant l’arrivée de l’enfant. De manière à ne pas raconter l’histoire du seul point de vue des scènes fortes. Il fallait avancer pas à pas dans un quotidien, et ainsi être confronté à l’espace capable de les accrocher à une sincérité du moment. Le doute qu’ils ont jaillit du rapport avec le garçon. Chacun évolue. Lui ne sait pas ce que c’est que d’être aimé, et elle a de l’amour enfoui.
C’est important. Je prends des notes en quantité mais j’oublie tout après. En commençant le scénario, il m’importe de ne rester tributaire des faits, de ce que j’ai appris. J’ai parlé avec des spécialistes du profil du garçon, j’ai rencontré un ancien enquêteur pour savoir quelle est la psychologie des flics, leur rapport aux victimes, aux manipulateurs. J'ai vu un spécialiste de l’ADN.
Surtout du père. La mère est pleine de doutes. Le garçon est un bloc de souffrance. «Psychopathe», il se fiche au début complètement de la souffrance. Il a un côté animal, brut, il suit son objectif comme un militaire, se métamorphose en entrant dans cette maison au contact de cette femme. Il ne sait pas être aimé, ne sait pas y répondre. On est handicapé lorsqu'on n’a pas été aimé, caressé par sa mère, aimé par son père. Il fallait privilégier le parcours et l’évolution de chacun. Je ne vois pas le père, ni la mère comme des victimes. Seul le flic est perdant. Le couple a accompli son deuil. Le père est dans sa culpabilité, dans une difficulté à communiquer avec le garçon.
Père-fils, mère-fils... Pour un père, l’adolescence de son enfant équivaut à une séparation. La période est délicate. Je voulais aussi montrer que cela n’a rien à voir entre une mère et son fils.
Tout est question de bascule quand l’on s’intéresse aux faits divers. L’histoire du gamin, du passage à l’acte. La normalité ou pas, comme l’inceste, sujet de mon court métrage, l’homme qui couche avec sa fille transgresse des frontières qu’il ne devrait jamais franchir. Là j’ai voulu, à travers une histoire extraordinaire, rendre ces personnages proches de tout le monde. Ce ne sont pas des gens à part. J’ai essayé que l’on comprenne leurs émotions, que l’on soit en empathie.
Je n’ai fait qu’une histoire d’amour allant de l’ombre à la lumière. Je comprends que l’on puisse le percevoir comme un film sombre. J’ai voulu aller dans des émotions que je trouve belles. Cette confrontation autour de l’amour me bouleverse, j’aimerais que cela soit la réponse que l’on puisse donner systématiquement.
En rentrant dans des mondes fermés, on se livre effectivement à une forme d’introspection sur soi. Etant assez imaginative, il m’est facile de rentrer dans celui des autres, mais c’est indubitablement un miroir de soi. Cela me fait bouger en profondeur, je ne suis plus la même personne depuis, car je suis passée par trois, quatre ans d’immersion. Cela part chez moi de la peur absolue de la perte d’un enfant. Il fallait que j’arrive à transformer cet handicap, j’ai un problème avec cela. Ce film était une manière de répondre à la question : comment peut-on survivre à cela ?
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