Import Export |
Durant les années 90, le cinéaste autrichien Ulrich Seidl s’est fait connaître en réalisant de nombreux documentaires, comme Models sur le monde des mannequins ou Animal Love sur les accros aux animaux de compagnie. Des œuvres fortes, sans concession, souvent dérangeantes, où il faisait déjà preuve d'une approche formelle d'une grande acuité. Des qualités que l'on retrouve tout naturellement dans son travail de fiction débuté en 2001 avec Dog Days et poursuivi il y a deux ans par l’impressionnant Import Export, sélectionné au festival de Cannes en 2007, en salle cette semaine.
Je n’ai jamais fait de documentaires au sens strict du terme, car ils comportaient tous des éléments de fiction. J’ai d’ailleurs dès le début de ma carrière dit que je voulais faire des films de cinéma. Mais il est vrai que mes premiers films, plus apparentés au documentaire, bénéficiaient d’une liberté due au fait que je n’avais pas de scénario établi. Et d’un point de vue financier, le projet était bien meilleur marché et cela me permettait d’avoir besoin de beaucoup moins de moyens et de tourner plus facilement. Cela m’a permis d’être plus libre et d’expérimenter, dès le départ, différentes choses aussi bien de l’ordre de la production que du tournage. J’aime prendre mon temps pour tourner. Mes tournages ont extrêmement longs car je les considère comme des voyages. Je refuse d’être un simple exécutant de scénario. J’aime tourner dans l’ordre chronologique, car cela me permet de changer des éléments initialement prévus dans le script, mais qui sur le plateau ne me semblent plus pertinents. Mon objectif étant de garantir mon indépendance et de pouvoir faire beaucoup de choses avec très peu d’argent. Une méthode qui me distingue de 90 % des autres cinéastes (rires), que je n’ai cessé d’affiner et de retrouver sur chacun de mes films. Et pour laquelle il m’a souvent fallu lutter, mais qui m’a permis d’aborder enfin la fiction pour laquelle j’avais toujours eu de l'intérêt, et qui représente une réelle liberté de récit, au contraire du documentaire où l’on est dépendant des gens avec lesquels on travaille.
En ce qui me concerne, il n’y a pas de rupture entre le documentaire et la fiction. Le langage cinématographique y est identique et mes fictions sont toujours très proches de la réalité. C’est mon matériau principal. Je me laisse inspirer par le concret, ce que je vois, les lieux où je tourne. En fait, cela n’a pas changé mon regard, mais juste ma liberté d’action, ce qui m'a permis par exemple d’inventer des personnages et d’aborder d’autres sujets. Je travaille actuellement sur le thème du tourisme de masse. Il y a dix ans j’aurais sans doute fait un documentaire sur le sujet mais aujourd’hui, la fiction m’intéresse davantage.
Je crois que pour ressentir quelque chose sur le plan émotionnel, on a besoin de temps. Et que chaque coupe crée une rupture artificielle. Je pense que pour toucher le public, les scènes ont besoin d’une certaine durée. Dans Import Export, vous avez deux scènes de plus 7 minutes, ce qui est nécessaire pour rendre perceptible le côté insupportable de ces séquences. Il faut qu’elles aient une identité temporelle propre pour que le spectateur éprouve le temps qu’elles durent et qu’il n’ait pas la sensation qu’elles ont été raccourcies. Ce côté frontal dont vous parlez ne vient pas d’une réflexion théorique ou formelle de ma part, mais est l’expression de mon regard et de mon intuition. Je ne porte pas de jugement sur les personnages ou sur les situations. Juste des êtres humains dans leur présent, avec leur désir et les diverses possibilités qu’ils ont de s’en sortir. Je donne plutôt à voir un reflet, un effet miroir de notre société. Le spectateur est placé face à sa propre responsabilité et extirpe du film ce qu’il veut exactement, comme s’il regardait un tableau. La représentation pure de la réalité n’existe pas et je pense qu’aucun cinéaste ne serait intéressé par cela. Ce qui me passionne c’est la manière avec laquelle quelqu’un regarde quelque chose.
L’isolement dans notre monde contemporain est certainement l’un des sujets principal de mon cinéma, surtout dans un monde qui est de plus en plus en réseau. A aucun moment de l’histoire de l’humanité il n’a existé autant de moyens de communication sur la planète entière, et pourtant jamais la solitude n’a été aussi grande. C’était même le thème principal de Dog Days, où je le filmais des relations de couple depuis l'intérieur. Dans Import Export effectivement, je traite de l’homme considéré désormais comme une valeur marchande, échangeable, de même que le travail. Qui est l'une des caractéristiques du système capitaliste où les êtres humains comptent de moins en moins.
Non ! Mais je veux bien admettre que certains de mes films sont politiques, dans la mesure où ils prennent positon sur ce qui est. Mais ils ne le sont pas dans le sens où je refuse de chercher à expliquer les choses. Le témoignage politique ou social est fixé dans l’actualité. Il y a donc une date de péremption. Mon ambition est autre. Je préfère montrer des choses humaines. C’est pour cela que j’aborde avant tout les questions de l’amour, du désir, de l’impossibilité de le concrétiser, ainsi que de la mort.
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