L'Enfant de Kaboul |
Une femme voilée monte dans un taxi de Kaboul et y abandonne volontairement son nourrisson. Le chauffeur va tout mettre en œuvre pour la retrouver. Une odyssée moderne dans une capitale encore meurtrie par les stigmates des conflits qui s’y sont déroulés. Beau sujet, tendu entre fiction et documentaire pour L’Enfant de Kaboul, le premier film de Barmak Akram, cinéaste afghan et francophile.
J’ai quitté l’Afghanistan en 1981 et suis arrivé en France en tant que réfugié politique où j’ai appris la langue sur place. Après ma scolarité, je voulais embrasser une carrière artistique, mais j’ai commencé par m’orienter vers celle d’ingénieur. J’ai très vite renoncé car mon désir d’art était plus fort. J’avais en plus l’intime conviction que l’Afghanistan avait besoin d’artistes. Je connaissais beaucoup de compatriotes qui étaient devenus ingénieurs, médecins mais aucun n’étaient devenus peintres ou photographes. J’ai donc tenté le concours des beaux-arts que j’ai eu la chance d’avoir tout de suite sans avoir fait d’école préparatoire. J’ai commencé par peindre et ai travaillé la photo. Très vite, d’autres médias m’ont attiré parmi lesquels le cinéma d’animation, la palette électronique… J’ai réalisé quelques courts métrages d’animation qui ont été primés puis me suis tourné vers le cinéma plus traditionnel, toujours guidé par cette idée de parler de mon pays. J’ai intégré la Femis puis me suis tout de suite mis à écrire à l’issue de l’école. Mais je me suis vite rendu compte que je ne pourrais pas faire d’emblée un long-métrage, donc j’ai travaillé comme caméraman et réalisé des documentaires pour la télévision…
Cela a toujours été mon ambition. Mais jusqu’en 2001, ce n’était pas possible car il y avait les talibans. Ce n’est qu’à cette date que j’ai pu retourner à Kaboul pour y chercher une idée de film. En voyant cette ville en ruines, beaucoup de souvenirs de cinéma me revenaient en mémoire. Je pensais à Allemagne année zéro, Rome, ville ouverte… Des films qui parlaient de villes en guerre et qui avaient été filmés en décors naturels. Je me suis dit qu’il fallait faire un film rapidement pour garder, archiver cet état de fait, cet état des lieux. J’ai d’abord eu l’idée du taxi pour sa mobilité. Mais il fallait tout de même qu’il ait un vrai prétexte pour se rendre dans les différents quartiers que je voulais montrer à l’écran. Et c’est là d’où est née l’idée du film, celle de cette femme voilée qui monte dans le taxi, dont on ne voit pas le visage, qui est donc sans identité et qui abandonne derrière elle son enfant. Avec la question principale que cela suppose : pourquoi a-t-elle fait ça ?
La première version du scénario date de 2005, époque à laquelle je me suis rendu avec Jean-Claude Carrière à Kaboul pour une dizaine de jours. Nous avons réécrit le film en fonction des lieux de tournages car l’idée était de rester dans l’angle documentaire. La ligne narratrice était un fil rouge permettant en chemin de rencontrer des gens à travers lesquels on pourrait témoigner de ce qu’est l’Afghanistan aujourd’hui et faire découvrir la situation actuelle. Nous étions à la veille de tourner lorsque la situation s’est une fois de plus brutalement dégradée. Et le film a été repoussé jusqu’en 2007.
L’idée était à la fois de m’exprimer en tant qu’artiste et en tant qu’afghan. C’est-à-dire que mon travail puisse être un prolongement de mon identité et de ma culture. Quelque chose qui ait trait à ce que l’on appelle l’art existentialiste. Mon souhait était de participer à l’édification d’une culture nouvelle qui, bien sûr, fasse écho à celle plus ancienne de mon pays. J’étais depuis des années à la fois fasciné et d’une certaine manière emprisonné par la culture occidentale qui m’entourait. Celle de mon pays ne m’intéressait presque pas. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’elle constituait une de mes richesses. C’est à partir de cela que j’ai voulu me rapprocher de quelque chose qui me soit proche tout en ayant l’ambition d’apporter quelque chose de nouveau, de plus actuel.
Absolument. On a souvent spontanément tendance à raconter les années de guerre, à se situer dans le flash-back. Une chose que j’ai apprise en France et qui correspond aux films que j’aime, c’est que pour moi, le cinéma se doit d’être en temps réel. D’ailleurs L’Enfant de Kaboul se déroule sur 36 heures. Je n’avais pas envie de reconstitution. J’aime le cinéma du réel, pouvoir improviser. Ce qui me guettait, et c’est le cas de presque tous les films abordant le sort de l’Afghanistan, c’est le pathos. Car les situations de vie y sont si terribles que même dans les reportages, ils se croient obligés d’ajouter de la musique, ou un effet de mise en scène comme des ralentis ou des gros plans sur les femmes en pleurs, pour insister sur cette misère. Je ne voulais pas d’une histoire triste car ce n’est la réalité. Même s’il souffre, ce peuple possède une vitalité, une joie de vivre qui sont supérieures à celle d’un pays européen. Simplement parce que c’est ainsi qu’ils ont survécu. Ils ont continué à faire des fêtes, à se marier… à vivre dans l’instant.
Pour qu’un personnage soit complet, il ne peut jamais être totalement bon ou mauvais. J’ai donc composé le rôle de Khaled en lui attribuant un côté humain, empathique, et en même temps j’ai voulu le placer dans un contexte social qui lui est imposé et qui détermine ses réactions. S’occuper de ce bébé, c’est prendre du temps sur celui dont il a besoin chaque jour pour trouver de la nourriture pour ses propres enfants. Et tout ce qu’il rencontre sur sa route raconte évidemment autre chose que son histoire personnelle. Comme par exemple la scène dans la pharmacie où il achète un biberon et qui met en avant ceux qui ont profité de la guerre pour s’enrichir. C’est pour cela aussi que si le film respecte à 90 % le scénario, il reste très improvisé car mettre l’acteur dans cet état de jeu c’est justement lui permettre de réagir à ce qui l’entoure à l’instant précis où l’on tourne. Il va intégrer et ajouter à ce moment-là des choses auxquelles il n’avait sans doute même pas pensé. Et c’est alors que la vérité peut surgir.
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