Un aller simple pour Maoré |
Avec Un aller simple à Maoré, Agnès Fouilleux enquête et révèle au grand jour l’ingérence française à Mayotte. Une occupation territoriale pour la moins douteuse - pour ne pas dire illégale - , source de fortes inégalités économiques et sociales avec les autres îles comoriennes, et à l’origine d’une immigration clandestine et tragique, ayant sans doute fait à ce jour plusieurs milliers de morts. Un témoignage indispensable pour un plaidoyer passionnant.
Ce qui m’intéresse, en règle générale, c’est d’essayer de voir et de comprendre comment le politique se traduit dans le social. Qu’est-ce que, depuis le politique, on fabrique sur le terrain au niveau des êtres humains. J’aime revenir sur l’histoire, voir comment les décisions sont prises, la façon dont les politiques sont menées. Ensuite j’ai été sensibilisée à cette histoire de Mayotte sans doute justement parce que presque personne n’en parle. On fonctionne souvent dans l’actualité par phénomènes de ‘mode’. C’est-à-dire que, à un moment donné, tous les regards se braquent sur un sujet en particulier que l’on finit d’ailleurs par oublier assez vite. Mayotte n’a même pas eu cette chance. On n’en parle pas ou très peu. Et même lorsque l’on en parle, c’est souvent de façon superficielle et fausse.
J’ai beaucoup d’amis et de membres de ma famille qui sont travailleurs sociaux et qui ont été amenés à bosser à Mayotte. C’est ainsi que j’ai été sensibilisée à cette histoire. Là-dessus, j’ai voulu approfondir le sujet et j’ai résidé plusieurs fois sur place. Mais même là-bas, si on ne creuse pas le sujet, on risque de ne pas tout comprendre. Certaines personnes habitent à Mayotte depuis des années et n’ont jamais pris conscience du problème de ces immigrés clandestins.
J’ai d’abord cherché tout ce qui avait été écrit d’un point de vue journalistique sur le sujet. J’ai donc fait un gros travail de documentation et de recoupement des informations. L’un des documents majeurs dans ce travail d’approche a été le livre de Pierre Caminade (Mayotte-Comores une histoire néocoloniale » aux éditions Agone ndlr), un dossier noir qu’il a rédigé sur le sujet avec entre autres un rappel très approfondi du contexte historique. Puis, après il y a eu tout un travail sur place, sur le terrain, face aux gens.
Il y avait des gens que je connaissais, ceux que l’on m’a présentés et ceux que j’ai souhaité rencontrer pour recueillir auprès d’eux une histoire ou une approche précise. Et en dépit de ce que l’on peut penser, recueillir ces témoignages a été plutôt facile. Il faut dire qu’au sein de ces communautés, mahoraises ou comoriennes, ce sujet fait partie de la vie quotidienne. Le problème des papiers, tous le côtoient tous les jours. Les clandestins comoriens sont peut-être un peu plus sur la défensive, ce qui est normal vue leur situation, mais quand ils comprennent que l’on essaie de dire leur histoire, là ils s’ouvrent.
Je ne voulais surtout pas faire un film qui ‘dise’ les choses. Je souhaitais plutôt donner des outils de compréhension et de réflexion et, qu’à partir de là, le spectateur se les approprie. Et c’est cette interdépendance que je voulais mettre en évidence car, si l’on parle souvent mal du problème de Mayotte dans les médias, c’est que l’on sépare les éléments de ses racines. Alors que si l’on essaie d’en parler dans sa globalité et sa complexité, cela donne une autre dimension. Mais c’est un problème qui ne concerne pas seulement l’information média, mais qui commence aussi à gagner le documentaire car on nous invite souvent à construire le doc autour d’un personnage central, de raconter son histoire, de se concentrer sur l’humain… Le problème de cette logique d’approche, c’est de prendre le risque de perdre l’analyse et le recul. Et donc, de fait, égarer la globalité et la compréhension. Et si je n’ai pas vendu mon film, c’est justement parce que je n’ai pas voulu rentrer là-dedans. C’est pour cette raison que j’ai choisi de le produire moi-même, seule garantie de pouvoir le faire à mon idée.
J’ai souhaité faire l’antithèse de ce que l’on nous apprend à la télé où en gros l’image ne sert à rien puisque l’on raconte tout par l’intermédiaire d’une voix-off qui nous dit quoi penser. J’ai donc voulu utiliser les outils du son et de l’image pour essayer de faire percevoir des choses qui ne sont pas dites. Dans la première partie pa exemple, j’ai tenté de faire ressentir aux spectateurs ce que vivent les clandestins qui essaient de rentrer à Mayotte, quelles sont leurs sensations…
C’est aussi pour cela que j’ai souhaité entre autres faire entendre la musique de là-bas et surtout sous titrer les paroles, car cela me paraissait important pour comprendre les nuances de ce problème, comment il est vécu par les gens.
Et bien, c’est très rassurant parce que je n’en ai rencontré aucune. Je n’ai eu aucun problème pour accompagner la police aux frontières ou pour interviewer le préfet. En revanche, à un moment donné dans le film, j’utilise des images d’archives de RFO Mayotte. Or j’ai rencontré récemment le cadreur qui avait fait ces images et il m’a raconté que lorsqu’il les avaient réalisées, il s’était débrouillé pour les faire passer à l’antenne au tout dernier moment pour éviter la censure. Qui, d’après ce qu’il m’a fait comprendre, est assez forte au niveau local.
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