Goodbye Solo |
Chouchou de la critique américaine, Ramin Bahrani a choisi la voie de l'indépendance. Comme ses précédents films, Goodbye Solo met en scène des gens ordinaires, un chauffeur de taxi d'origine sénégalaise et un vieil homme qui veut en finir avec la vie. Une histoire triste et pourtant pleine d'espoir. Nous avons rencontré le metteur en scène avant qu'il ne rejoigne le jury du Festival de Venise, dont il est l'un des membres.
J'aime faire des films sur les gens que je ne connais pas. C'est une façon de mieux les comprendre. Les journalistes ont par exemple cette chance de pouvoir rencontrer des personnes très différentes. La classe ouvrière n'est que peu représentée dans le cinéma mondial et plus spécialement dans le cinéma américain. Et ce n'est pas parce qu'on fait un film sur la classe ouvrière qu'on ne doit traiter que de leur condition sociale. Bien sûr Goodbye Solo touche à la politique, mais pas uniquement. Se concentrer uniquement sur cet aspect aurait nui aux personnages et à la compréhension que le spectateur peut en avoir.
L'idée de naturalisme est primordiale pour moi car je veux que le spectateur soit ému par les personnages. Les filmer est donc la chose la plus importante. La musique, les mouvements de caméra, le montage viennent ensuite. Dans le film par exemple, Solo laisse partir quelqu'un qu'il aime. C'est un acte fort et désintéressé dont la plupart d'entre nous seraient incapables. Mais si nous voyons Solo comme un chauffeur de taxi et pas comme une illusion créée par le cinéma, alors nous pouvons croire que nous en sommes aussi capables.
En fait, le vrai chauffeur de taxi dont je me suis inspiré ne voulait pas être dans le film. J'en ai été très surpris parce que je le connaissais depuis deux ans. En fait,il était si modeste qu'il ne voulait pas être la star d'un film. Heureusement, j'ai rencontré Souleymane. Il est très bon. Le vrai chauffeur de taxi n'aurait pas pu faire aussi bien. Pour le vieil homme, je cherchais quelqu'un du Sud. Nous aurions pu travailler avec des comédiens assez connus mais ça ne collait pas avec le film. Je ne suis pas contre ce genre d'acteurs mais, par exemple, Robert Duvall vous aurait extrait du film au lieu de vous y faire rentrer. C'est pourtant un acteur merveilleux et j'aimerais travailler avec lui mais pour ce film, ce n'était pas un bon choix.
Ils en sont deux parmi beaucoup d'autres. Je n'ai pas voulu que les choses soient aussi schématiques mais c'est un peu vrai. William est un peu comme un vieux Marlboro Man fatigué. Il se sent comme un étranger à Winston-Salem alors que Solo y est chez lui.
C'est ce que le cinéma devrait faire. Je n'ai pas réponse à tout. La vérité est comme un miroir jeté au sol qui se brise en mille morceaux. Chacun prend un éclat de ce miroir qui n'est qu'une partie de la vérité. Le but du cinéma est juste d'articuler ce que le spectateur ressent mais ne formule pas forcément. C'est tout. Le spectateur doit ensuite poursuivre sa route sans moi. Pourquoi Solo aide-t-il un étranger ? Pourriez-vous le faire vous aussi ? Comment pouvez-vous continuer à vivre tout en sachant que des gens n'ont plus d'espoir ? Posez-vous la question à vous-même et ne la posez pas au film.
Je n'ai commencé à écrire que quand j'ai eu la fin à l'esprit. Par exemple, si vous allez aux Etats-Unis, à défaut de savoir où aller exactement, vous savez au moins que c'est dans telle ou telle direction... J'avais donc le personnage du chauffeur à l'esprit. J'ai ensuite eu celui du vieil homme en apercevant chaque matin un vieillard qui se tenait devant une maison de retraite et qui me saluait. C'était à la fois triste, étrange et effrayant. Je l'ai donc mis dans le taxi et l'histoire m'est venue ainsi. Quant au Blowing Rock, j'y allais enfant pour y jeter des bâtons. C'est un endroit célèbre pour avoir un vent si fort qu'il peut ramener une personne. Si William a choisi de ne pas se jeter d'un immeuble, c'est très important. Cette scène sur le Blowing Rock était l'occasion de convoquer la nature. C'est le seul moment où la caméra prend un peu de recul. Nous avons tourné pendant l'automne, au moment où les feuilles changent de couleur. C'est une explosion de vie au moment de la mort.
Je recrute mes comédiens d'abord sur leur visage. Les acteurs de mes deux premiers films ( Man Push Cart et Chop Shop, ndlr) avaient des visages étonnants. Dans Goodbye Solo, excepté pour la fin, les visages sont les seuls paysages que l'on peut voir. Toucher le visage de Red West devrait d'ailleurs être un crime fédéral...
Si la personne que vous aimez le plus vous disait qu'elle veut partir et ne vous donnait aucune raison, vous lui diriez qu'elle est folle, et que si elle vous aime, elle doit rester. La femme de Solo se comporte ainsi et Solo fait de même avec William. Mais à un moment, il change d'avis. Solo trouve alors le courage de laisser partir William sans savoir pourquoi. Et ce n'est pas comme si William avait le cancer et allait mourir dans un mois. C'est un acte d'amour désintéressé.
C'est aussi vrai en France, je suppose. Les personnes âgées sont seules. Ce n'est pas quelque chose qui concerne la culture de Solo (il est originaire du Sénégal, ndlr). Jeunes et vieux restent ensemble, il n'y a pas de maisons de retraite. Souleymane m'a d'ailleurs dit qu'il voyait Red West comme son grand-père ou son grand-oncle. Dans sa culture qui est davantage orale, il y a un proverbe qui dit que quand une bibliothèque brûle c'est comme si un vieil homme mourait.
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