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Le Chant des mariées

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Karin Albou, de Jérusalem à Tunis

  • Le Chant des mariéesRévélée il y a trois ans avec La Petite Jérusalem, qui lui avait alors valu de remporter un prix à Cannes, la cinéaste Karin Albou revient avec Le Chant des mariées. Une tragique histoire d’amitié et d’apprentissage du libre arbitre sur fond d’occupation allemande de la ville de Tunis en 1942.

     

Par Xavier Leherpeur (15/12/2008 à 07h45)
Peut-on dire qu’après La Petite Jérusalem, vous continuiez à vous pencher sur le thème de la perte de l’innocence ?

Le chemin que suivent ici mes personnages est avant tout celui de la sortie de l’enfance. C’est pour cela qu’au début du film, j’ai demandé aux actrices d’accentuer leur côté bébé et poupon. Ces deux jeunes filles sont au début du film dans une relation fusionnelle, typique de l’adolescence. Et tout d’un coup, la guerre intervient comme un élément de séparation. Elles sont obligées de grandir très vite et de faire face à des responsabilités et des questions comme la compromission, l’amour et le désir. Les choix auxquels elles sont confrontées sont de véritables choix d’adultes.

Pourquoi avoir choisi les années 40 et l’occupation allemande en Tunisie plutôt qu’un contexte plus contemporain ?

Parce que je ne voulais pas évoquer le conflit qui existe actuellement, qui me donne le sentiment d'être déjà trop politisé. Je ne souhaitais pas rentrer là-dedans. En plus, on le voit tous les jours à la télé, et je voulais justement sortir de cela et me placer dans la fiction. Car être dans la fiction permet et demande selon moi de prendre de la distance par rapport à tout ce qui est idéologique. Voilà pour les raisons artistiques, dirais-je. L’autre raison était que historiquement, personne, à part les Tunisiens, ne connaît ces événements. Et j’avais envie de les faire connaître. Le cadre historique permet ici de prendre un peu de recul et de dépassionner le débat.

Comment avez-vous découvert ce pan de l’histoire de la Tunisie ?

J’ai effectué pas mal de recherches et ai découvert qu’il y avait eu six mois d’occupation allemande en Tunisie. Et que le contexte politique de l’époque, méconnu et ambigu, était intéressant à faire découvrir.

La cohabitation que je montre a réellement existé dans certains quartiers de Tunis. Pas dans tous évidemment, car la ville était très découpée.

La relation entre les deux jeunes filles est très complémentaire…

Même au sein de leur relation d’amitié très forte, on s’aperçoit vite que l’une envie l’autre. Myriam rêve d’amour et croit que c’est ce que vit son amie. Quant à Nour, elle rêve d’aller à l’école et y va d’une certaine manière par procuration grâce à Myriam. Elles sont comme des vases communicants. Un équilibre fonctionnant plus ou moins jusqu’à ce que les choses s’aggravent autour d’elles.

Vous refusez dans votre approche le grandiose de la fresque historique…

D’abord je n’en avais pas les moyens et dans ces cas-là, mieux vaut essayer de trouver un axe minimaliste ayant un certain cachet. En plus, je trouve plus intéressant d’être dans les répercussions de la guerre sur les personnages et ce qu’ils vivent. Cela permet entre autres d’universaliser le propos. Je ne voulais pas non plus faire un film trop spectaculaire, parce qu'après se pose la question du risque de tomber dans une esthétisation de la guerre. En plus, mes protagonistes sont des femmes. Or, à cette époque, elles se ne sortaient pas beaucoup. Donc si je voulais être réaliste par rapport à ce qu’elles vivaient, il n’y avait aucune raison de voir l’extérieur. C’est d’ailleurs un point commun avec La Petite Jérusalem où, là aussi, tout était perçu du point de vue de mes personnages, notamment féminis. Il n’y a pas beaucoup de point de vue omniscient dans mes films et donc, par extension, aucune raison de faire des plans sur des événements que mes héroïnes de ne voient pas ou ne vivent pas.

Que ce soit à travers le cadre, les teintes, les lumières… Votre mise en scène privilégie l’intime…

La maison c’est le cocon, c’est le lieu de l’enfance. Et lorsque Nour et Myriam sortent, il n’y a que des ruines autour d’elles. C’est aussi symbolique. C’est la fin de l’innocence dont nous parlions au début. Et le début des problèmes. En plus, le gros plan, c’est un peu mon style. J’aime travailler sur l’abstraction de l’image. Et dans c’est dans ce sens que j’ai collaboré avec mon chef opérateur. Nous voulions éviter le piège du réalisme. Au niveau de la recherche picturale, j’ai beaucoup regardé les œuvres de peintres comme Delacroix, mais cela ne convenait pas à ce que je voulais exprimer à l’écran. Et c’est donc plutôt dans les souvenirs de mes hivers passés en Tunisie que j’ai puisé. J’ai voulu retrouver les tonalités qui m’avaient marquée. Le blanc du ciel, le gris de la mer ou encore un bleu très pâle qui sont vraiment là-bas les teintes hivernales caractéristiques… Enfin, j’ai atténué les éclairages de façon à ne pas tomber dans un côté trop léché. J’ai toujours peur qu’une trop belle image empêche de rentrer dans le film.

Les femmes sont au cœur de votre cinéma. Pensez-vous qu’il soit plus dur pour elles que pour un homme de s’affranchir des dogmes et coutumes religieuses ?

La religion a beaucoup été instrumentalisée dans le but d’assujettir la femme. Il y a une manipulation des textes religieux qui ne sont pas systématiquement anti-femmes. Etant femme, sans doute suis-je plus sensible au sujet. Mais comme je ne suis pas un homme (rires), je ne sais pas comment cela se passe pour eux. Cependant, il est clair que, pour une femme, c’est plus difficile, et même encore maintenant, de se faire une place dans le monde. On ne nous laisse rien passer. Mais coup, cela nous permet aussi de nous accrocher et d’aller plus loin.

Comment avez-vous travaillé avec vos comédiennes ?

Pour Myriam, j’ai choisi Lizzie Brocheré, qui est comédienne. Elle avait très peur, n’étant pas juive, de ne pas y arriver. Je l’ai rassurée en lui disant que cela n’avait rien à voir et que c’était beaucoup plus universel que cela. Nous avons donc beaucoup parlé d’elle et travaillé entre autres sur des choses personnelles comme le rapport à la mère, à l’adolescence et sur l’évolution que représente cette période. Nous avons ensuite travaillé pour chaque scène sur les enjeux contenus et les abcès à percer, de manière à nourrir le texte. Quant à Olympe Borval, qui interprète Nour et qui n’est pas comédienne, c’est moins sur le discours et la discussion mais plutôt au niveau de l’instinct que nous avons travaillé. Ainsi que sur ce qui lui parlait d’emblée dans son personnage. Par exemple, il y a dans le film une scène sur le voile et sur l’interdiction de sortir qui n’était pas écrite, et qui est née de son désir improvisation.

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