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Los Bastardos

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Amat Escalante : American Nightmare

  • Los BastardosMoitié mexicain, moitié américain, Amat Escalante n'est pas de ces jeunes cinéastes indépendants qui attendent impatiemment que Hollywood leur ouvre ses portes. Loin du cinéma de divertissement, sans complaisance ni angélisme, il aspire essentiellement au reflet le plus fidèle qui soit de la réalité, jouant parfois de l'ellipse. Et parfois pas...

Par Marc Toullec (29/01/2009 à 11h16)

 

 

Votre film n’est pas toujours très agréable à regarder. Il dérange. Surtout sur la fin !

Oui, je le reconnais, mais je n’ai pas tourné Los Bastardos dans ce but. Je l’ai écrit, avec mon frère Martin, et tourné dans la perspective de mettre les spectateurs à l’épreuve d’une situation. Celle de deux travailleurs mexicains illégaux qui, à Los Angeles, font tout pour s’en sortir et gagner de l’argent. Ce que mes personnages vivent dans le film, vous le sentez, vous le respirez aux Etats-Unis. Quelque chose de palpable. Je l’ai constamment eu à l’esprit durant l’écriture. Ce qui explique pour beaucoup le côté dérangeant.

 

Le «clou» de Los Bastardos tient à un meurtre aussi brutal qu’abominable…

J’ai tenu à montrer les choses telles qu’elles se produisent réellement. Rien de plus. Et surtout pas comme l’exposent les films hollywoodiens, les séries TV… Appuyer sur une gâchette dans la vraie vie n’a rien en commun avec le même geste dans un film. La perception de la violence par le public varie selon la mise en scène. C’est pourquoi je me montre le plus direct possible. En fait, je prends le contrepied de ce qu’ Hitchcock disait : « moins vous en montrez, plus l’imagination des spectateurs travaille. » Vrai dans certaines circonstances. Dans d’autres, mieux vaut être explicite et affichez la réalité telle qu’elle est. Surtout lorsqu’il s’agit d’un événement aussi dur qu’une mort, qu’un meurtre. Ce plan, je n’ai pas voulu le rendre choquant, violent, mais important.

 

Techniquement, la séquence frappe par sa construction. Aucun plan de coupe, aucun effet de montage. En apparence, du moins…

Cette séquence, je n’aurais pas pu la tourner il y a cinq ans. Elle aurait été hors de prix, hors budget. Désormais, grâce aux technologies digitales, elle a été possible à un coût raisonnable. Aussi invisibles que soient les effets spéciaux numériques, ils sont bien là, associés à des prothèses, un mannequin. Ce n'est pas si difficile de combiner les techniques et d’arriver à ce résultat.

 

Une partie du script reste dans l’ombre, plus suggéré que montré…

A l’origine, Los Bastardos était bien plus abstrait encore. La première version du scénario décrivait deux Mexicains au travail qui, ensuite, s’introduisaient sans explication dans un pavillon pour en tuer la résidente. Après quoi, ils repartaient travailler. Un peu trop radical. Conscient que le film aurait des problèmes de diffusion si je persistais dans cette direction, j’ai opté pour une ligne narrative plus développée pour, ensuite, revenir à quelque chose d’abstrait. Pas aussi abstrait qu’au tout début, mais abstrait tout de même. Dans le script, je laisse néanmoins entendre que les deux Mexicains ont été engagés pour intimider cette femme, qu’ils n’agissent pas de leur propre initiative.

 

Vos comédiens font corps avec leur personnage…

Les deux comédiens sont forcément très proches des personnages qu’ils interprètent. Le plus jeune, nous l’avons rencontré dans la rue, à Los Angeles, recherchant du travail. Six fois, il avait traversé illégalement la frontière, à travers le désert. Cinq fois, la police l’avait reconduit de l’autre côté. Le second, un ouvrier du bâtiment, je l’ai abordé sur un chantier de Guanajuato et il ne rêvait que d’une chose : travailler aux Etats-Unis pour amasser un maximum d’argent. Oui, Jesus Moises Rodriguez et Ruben Sosa ressemblent aux compatriotes qu’ils incarnent. Leurs histoires se confondent avec la leur. Sans, évidemment, connaître les mêmes extrémités.

 

Vos deux principaux interprètes n’étant pas des acteurs professionnels... N’avez-vous pas dû modifier le scénario en fonction de leurs possibilités de jeu ?

Pas vraiment. J’ai surtout taillé dans les dialogues qu’ils n’étaient pas en mesure de réciter convenablement. Plutôt un ajustement qu’autre chose. Mes deux héros, je les vois comme des personnages de western italien, un genre qui m’a inspiré. Après tout, ne sont-ils pas des renégats mexicains cherchant fortune aux Etats-Unis ? Une situation courante dans le western-spaghetti ! Oui, il y a du Sergio Leone dans Los Bastardos, même si le public ne s’en rend pas autant compte que moi. Notamment à travers la situation sociale.

Pendant l’écriture, j’ai beaucoup pensé aux personnages de Rod Steiger et d’ Eli Wallach dans Il était une fois la révolution et Le Bon, la brute et le truand.

 

Los Bastardos donne l’impression que vous avez longuement observé, étudié le monde des travailleurs illégaux mexicains aux Etats-Unis.

Par la force des choses, je le connais : mon père, un Mexicain ayant illégalement traversé la frontière avant de rencontrer ma mère, une Américaine. Je dois avoir ça dans le sang. D’autant plus qu’un autre membre de ma famille est passé du Mexique à la Californie par un réseau d’égouts, où il a marché pendant plus de douze heures !

Aux Etats-Unis, la plupart de mes amis viennent du Mexique. Bien que je possède la double nationalité, je me sens plus mexicain qu’américain. En outre, je ne crois pas que Los Bastardos soit une étude de la condition des clandestins mexicains en Californie. Auparavant, nombre de films ont déjà abordé le sujet. Des risques du passage de la frontière, de l’exploitation d’une main d’œuvre corvéable à merci, des descentes de la police… On connaît tout ça et, généralement, les immigrants apparaissent à l’écran comme des victimes, de pauvres ères, des êtres faibles. Ce qui ne correspond pas à la réalité de la rue. Au contraire. En fait, ceux qui ont réussi à franchir la frontière sont les plus durs, les plus déterminés. Pour survivre aux Etats-Unis, ils doivent le rester. Non, mes héros ne sont pas des gentils, des tendres. D’autant moins qu’ils travaillent dans le bâtiment, sous un soleil de plomb. Un boulot dur que seuls les durs peuvent assumer. C’est d’ailleurs parmi eux que nous avons recruté les autres comédiens. Mon frère, Martin, s’est chargé d’une première sélection avant que je ne choisisse ceux qui collaient le mieux à ma vision.

 

Pas trop compliqué de diriger tous ces acteurs amateurs ?

Pas évident effectivement. Prenant conscience qu’ils figuraient dans un film, ceux qui jouent les ouvriers se sont brutalement pris au sérieux. S’imaginant tourner dans une production hollywoodienne, ils ont brusquement demandé plus d’argent que nous pouvions leur en donner ! Tout n’a également pas été évident avec les deux comédiens principaux. D’autant moins que le non professionnel que j’ai d’abord engagé pour tenir le rôle de Fausto s’est désisté au dernier moment, deux jours avant que ne débute le tournage. Sous pression, hantés par l’annulation du film, nous nous sommes mis à arpenter Los Angeles, en quête de l’oiseau rare que Daniela Schneider, la directrice artistique, a trouvé, déambulant au coin d’une rue. Nous étions à vingt-quatre heures du tournage.

Jesus Moises Rodrigues a également posé problème. Dans l’attente que les autorités américaines lui accordent un visa, nous avons dû repousser le tournage. Entre le jour où je l’ai choisi et son arrivée sur le plateau, il avait sérieusement engraissé, sans doute du fait qu’il n’avait pas travaillé sur un chantier pendant plusieurs mois. Pendant deux semaines, je l’ai soumis à un régime dur afin qu’il retrouve sa silhouette d’avant. Un des aléas d’un tournage qui n’a pas été de tout repos. D’ailleurs, la première des cinq semaines de tournage, nous n’avons pas fait un seul plan viable. Rien n’allait. Rien ne fonctionnait. Les comédiens tâtonnaient.

 

La mise en scène de Los Bastardos se montre très pure, très sobre, sans artifice. Comme si vous aviez tenu à tout «dédramatiser»…

Certainement. J’ai surtout voulu aller à l’encontre de tout ce qui se fait dans le cinéma de genre, ramener l’action à sa durée réelle et placer le spectateur en position de témoin direct des faits. Une politique qui m’a dicté une certaine mise en scène, un refus de la manipulation du public même si, en opérant ces choix, je participe aussi à une certaine manipulation. J’assume la contradiction. Je reconnais aussi ma dette envers L’Argent de Robert Bresson, un film, un réalisateur qui m’ont guidé sur Los Bastardos.

 

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