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Gomorra

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Le Mafia Blues de Matteo Garrone

  • GomorraGrand Prix au Festival de Cannes 2008, Matteo Garrone signe avec Gomorra une plongée cinglante dans le monde de la mafia italienne. En adaptant le roman éponyme de Roberto Saviano, le cinéaste a suscité un vent de polémique dans son pays. Pourtant, sa mise en scène minimaliste au plus proche du réel et son obsession de témoigner des dérives d'une époque dépassent la frontière italienne. Evocation de cette chronique mafieuse devant la presse internationale, peu après sa première projection à Cannes, en présence de toute l'équipe de Gomorra.

     

     

Par Laure Croiset (12/08/2008 à 12h12)
Comment Gomorra est-il né ?

 

Domenico Procacci, producteur : On a eu beaucoup de chance, je dois dire. Comme on est une petite maison d'édition, on a eu l'opportunité de lire le livre de Roberto Saviano, Gomorra, quand il n'était encore qu'au stade des épreuves. Ensuite, le livre a été publié par un autre éditeur. Quand deux de mes collaboratrices ont lu les premières pages, elles ont tout de suite vu qu'il y avait de quoi en faire un film. On a donc acheté les droits du livre avant qu'il ne prenne cette dimension nationale et internationale. Le travail a commencé de suite.

 

Votre livre, Roberto Saviano est sorti il y a deux ans en Italie et a connu un immense succès. Pourtant, il a suscité de nombreuses polémiques...

 

Roberto Saviano : Je dois dire que, comme pour mon livre, je ne m'attendais pas à cette réaction positive pour le film. Quand on fait un travail un peu particulier, recherché, on pense presque automatiquement que le public va s'éloigner. Alors qu'heureusement, ça ne se passe pas toujours comme ça. On a envie de comprendre les mécanismes. On est fatigué de l'image fausse qui nous est donnée de l'histoire de la criminalité et du pouvoir des entrepreneurs. En Italie, ça prend une autre tournure. Je connais ces polémiques très italiennes. C'est toujours comme ça, quand on raconte son pays, on est accusé de le diffamer, alors que ma démarche était exactement inverse. J'ai fait une opération de vérité. Je montre un pays, et aussi les résistances qui y existent. Je pense que le silence qu'on porte parfois sur notre pays est une manière de l'avilir. Raconter ce qu'il se passe est tout à fait nécessaire. Et on ne s'est jamais posé la question avec les scénaristes de dénoncer quelque chose. On voulait juste raconter. Et je pense que c'est ce que nous avons fait et que nous allons continuer à faire.

 

Matteo, vous signez une mise en scène minimaliste, épurée, alternant des styles très différents selon les histoires que vous racontez. Etait-ce un parti pris ?

 

Matteo Garrone : Disons que pour rendre l'impact émotif que j'ai ressenti en allant sur ce territoire, il m'a semblé que c'était le plus juste. C'est-à-dire être le moins présent possible, et signer une réalisation qui soit invisible autant que possible. Le film, de lui-même, suggérait ce langage. Parce que toute tentative de commentaires ou de faire un beau cadrage, un beau mouvement de caméra qui ne soit pas forcément nécessaire, toutes ces choses-là étaient assez naturellement rejetées par le film. C'est ce qui s'est passé aussi sur la musique. Les musiques que vous entendez sont celles qui sont dans le film, mais il n'y a pas de musique ajoutée. C'est vraiment le film lui-même qui me suggérait ce langage très simple. Et puis aussi, les reportages de guerre que j'ai vus m'ont influencé sur ce choix de langage. Je voulais donner au spectateur la sensation qu'il se trouvait là. C'est la sensation que je voulais rendre, avec un impact émotionnel très fort pour que l'on puisse presque sentir les odeurs de ces lieux.

 

Votre film suscite une curiosité énorme en Amérique latine, en France et dans le reste de l'Europe. En quoi Gomorra dépasse les problèmes inhérents à la culture italienne ?

 

Matteo Garrone : Je n'ai jamais pensé que je racontais uniquement l'Italie de la Camorra, mais que je pouvais raconter d'autres choses à travers elles. A la fin du film, il y a des données qui sont très importantes, qui viennent comme un coup de poing. En général, je n'aime pas qu'on parle de chiffres. Mais ici, c'était très important. C'est une économie qui enregistre 150 milliards d'euros de bénéfices par an, une organisation qui a tué 10 000 personnes en moins de 30 ans, soit davantage de morts que dans la bande de Gaza. Dans ces organisations, le jour où les tours jumelles s'écroulent à New York, deux personnes se passent un coup de fil et pensent immédiatement au terrain qui vient de se libérer. Ce qui vous donne une idée de leur mode de pensée... Quand on a décidé d'écrire ce film, on n'a jamais eu envie de nous recroqueviller sur nous-mêmes ou notre histoire, mais de faire parler ce territoire, comme s'il nous permettait de comprendre le reste du monde. Pas seulement Naples et la périphérie. Ma thèse, c'est que j'ai essayé de raconter depuis l'endroit où je suis l'économie gagnante de notre époque, la manière de raisonner de ces gens-là. Les boss de la Mafia ont un raisonnement de grand entrepreneur. Ils vivent dans l'obsession de la vie et de la mort, mais ils construisent quand même, comme tout bon manager. Et donc ma vraie obsession et mon vrai objectif, c'était de raconter mon époque et le pouvoir.

 

Maurizio Braucci, co-scénariste : Je pense que ce n'est pas un hasard si on a travaillé à six scénaristes sur ce film. Ça arrive très rarement et ça rentre dans la tradition du néo-réalisme italien d'avoir de grandes équipes comme ça. Pour moi, c'était très clair, dès l'écriture, et quand Matteo est allé vérifier en se rendant sur place, il s'est rendu compte que ce sont des thèmes qui sont communs aux banlieues du monde entier où l'argent est dans les mains de quelques personnes. Nous, on a simplement voulu faire référence à ce mécanisme-là. Il y a beaucoup d'écrivains et réalisateurs qui sont parvenus à laisser des traces de récits qui racontent l'humanité. Et je pense que Gomorra va dans ce sens. Le film cherche à rendre justice au fait que les événements que vous avez vus ou que vous allez voir ne seraient pas très différents si on était à Bombay ou dans la banlieue de Moscou, là où le thème de l'argent est si fort. Et ce n'est pas un hasard non plus si l'un des thèmes les plus forts est ce déchirement qu'on voit dans le sud de l'Italie, avec ces jeunes aux talents inexploités. On le voit très bien dans ce film, avec l'épisode du couturier par exemple. Le grand talent de ces jeunes, c'est le drame de notre temps présent. J'espère fortement que Gomorra parle d'une partie du monde qui est en train de payer un prix très élevé. J'espère que ce film évoque aussi d'autres territoires. Sinon, ce serait comme si on était tombé dans un piège.

 

Matteo, comment la population locale a réagi lors du tournage de Gomorra ?

 

Matteo Garrone : Je ne vous cache pas que quand on a tourné ce film et surtout quand on a vu la réaction au livre de Roberto Saviano, on a été surpris de l'énorme participation de la population. Au moment du tournage, ils étaient toujours derrière l'écran de contrôle, à nous donner des conseils. Ils participaient de manière très active. Ce n'est pas le cinéma qui s'inspire de ces réalités-là, mais c'est exactement le contraire. Même si le film dénonce une réalité, il va dans une autre direction. Il n'était pas lié à un désir d'enquête. Depuis le départ, avec Roberto, on était d'accord pour ne pas donner de noms ni de prénoms, on ne voulait pas dénoncer des personnes en particulier. Donc je dois dire que moi, je ne me sens pas en danger personnellement, parce qu'on a choisi une direction différente par rapport au livre.

 

Roberto Saviano, depuis que votre livre est sorti, vous êtes sous escorte permanente. Le fait que ce film soit visible à l'échelle internationale vous mettra davantage en danger, ou vous pensez que la vanité des boss de la Camorra va prendre le dessus ?

 

Roberto Saviano : Le film est très différent du livre. On ne raconte pas la vie d'un boss ou d'un clan en particulier. De ce point de vue, la vanité n'a pas lieu d'être. On ne va pas dans leur direction. Ils n'auront aucun plaisir à se voir parce qu'on ne parle pas d'une personne en particulier. Quand on a travaillé sur le scénario, on a fait très attention justement à ce qu'il n'y ait pas de référence particulière. Quant à ma situation, ça n'a pas beaucoup changé. Le risque n'est jamais produit par ce qu'on écrit ou ce qu'on produit. Mais les réactions viennent du fait qu'il y ait des gens qui nous lisent ou qui nous voient. Si le livre ne s'était vendu qu'à 5 000 exemplaires, il n'y aurait pas eu le moindre agacement de la part du milieu du crime. En Occident, les organisations criminelles savent très bien que dans une démocratie, on ne peut pas empêcher le droit à la parole. Ce que Gomorra peut faire, c'est donner aux spectateurs plus d'instruments pour comprendre.

 

Matteo, pourriez-vous nous éclairer sur le choix de vos acteurs ?

 

Matteo Garrone : Je tiens à préciser que les comédiens sont presque tous des professionnels. La différence dans leur parcours réside dans le fait qu'un certain nombre d'entre eux ont commencé par faire du théâtre dans les prisons, comme Salvatore Cantalupo par exemple, ou d'autres comme Simone Sacchettino, qui font partie d'une réalité très importante du théâtre italien contemporain. Ils ont tous leur expérience. Maria Nazionale est une très célèbre chanteuse qui a participé à d'importants spectacles de théâtre, donc elle connaissait les scènes. Je tenais à préciser que ce sont des professionnels.

 

Gianfelice Imparato, acteur : J'ai la chance d'avoir un personnage qui représente la peur de tous ceux qui se trouvent dans sa situation. Je me suis trouvé en osmose totale avec la mise en scène de Matteo, parce que mon personnage aussi devait être invisible. On l'appelle «le sous-marin» d'ailleurs. Donc en rasant les murs, je me promenais dans ce climat de terreur. Pour moi, ça a été une expérience fantastique, parce que ça m'a permis d'appliquer au cinéma ma méthode théâtrale de soustraction, c'est-à-dire de jouer de manière la moins formelle possible. Il fallait que j'ai réellement peur, que tout soit vrai et pas représenté. J'étais vraiment content parce que c'est un film qui ne voulait pas représenter les choses, mais les choses se passent à mesure qu'elles se tournent. Et quand on représentait les choses, on ne les aimait pas. Et c'est, je pense, ce qui contribue au côté extraordinaire du film.

 

>> Lire l'article : Gomorra : le film à la hauteur du livre ? sur le site Contre-feux.com.

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