Sagan |

Atypique. Longtemps cet adjectif lui aura collé à la peau. Une étiquette fourre-tout que les journalistes en mal de classification sommaire lont attribué à Sylvie Testud pour tenter de cerner une personnalité à part dans le cinéma français. Une réussite ne devant rien au glamour d’un physique à la mode, ne cédant à aucune sirène de la pipolisation (aucune couverture de journal à scandale, pas une déclaration intempestive), mais au contraire à une conviction et une cohérence dans ses choix qui forcent l’admiration. Aujourd'hui, elle est à l'affiche du dernier film de Diane Kurys, Sagan, où elle accomplit une performance d'actrice étonnante.
Il faut dire que le début de sa carrière n’est pas du genre commun. Rien en effet ne prédestinait la petite fille d’une famille d’immigrés italiens d’origine napolitaine à devenir l’une de nos actrices les plus réputées. Mais Sylvie Testud est un pur produit de ce service public qui, dans les années 70, croit véritablement aux vertus de l’éducation artistique. Intégrant le club de théâtre de son établissement lyonnais situé dans une ZEP, elle découvre les planches, les grands dramaturges, les ateliers ainsi que le cinéma d’auteur. Et trouve ainsi sa voie. Longtemps on lui a prêté une fascination pour L’Effrontée de Claude Miller et son actrice principale, Charlotte Gainsbourg. Un acte cathartique qui aurait tout provoqué. Il est vrai que le film compte beaucoup, mais ce qui l’attire alors dans la carrière d’actrice est l’utopie d’une autre vie, plus belle, plus simple. Une ‘mauvaise’ raison sur laquelel elle plaisante aujourd’hui, mais qui à l’époque la pousse à monter à Paris coûte que coûte. Afin de changer d’air et voir d’autres horizons.
Elle s’inscrit à une fac d’histoire sans y croire réellement, puis lorgne vers le cours Florent, qu’elle intègre. Mais étant dans l’impossibilité de pouvoir s’acquitter des droits de scolarité, elle est obligée d’accomplir des petits travaux pour l’institution. Souvenir aigre et doux-amer d’une période où, sous la houlette de Jacques Lassalle ou de Catherine Hiegel, la petite jeune femme brise sa chrysalide et devient une comédienne affirmée.
C’est en 1993 qu’elle faits ses débuts au cinéma dans Couples et amants de John Lvoff. Mais le hasard la place sur la route d’une production allemande qui lui offre l’opportunité de débuter une carrière outre-Rhin qui s’avère – en dépit de quelques petits rôles en France – nettement plus florissante. A tel point que lorsqu’elle reçoit la proposition de passer le casting pour Karnaval de Thomas Vincent, Sylvie Testud s’apprêtait à acheter un appartement à Berlin pour s’y installer définitivement. La suite est connue, le succès autant critique que public du film lui permet de ‘rentrer’ au pays et d’y enchaîner depuis les tournages.
Son approche du métier échappe lui aussi à la banalité. Elle aime à dire qu’elle est rétive à toute idée de plan de carrière, aux décisions à prendre, aux calculs à faire. Elle veut préserver cette fraîcheur et l’inattendu des surprises. D’un metteur en scène, elle attend d’être aimée mais surtout pas manipulée. Qu’il la dirige mais sans exiger d’elle des excès auxquels de toute façon elle se refuserait. C’est pourtant sans doute l’une de nos comédiennes les plus perfectionnistes, trait de caractère qu’elle reconnaît et assume volontiers. Lorsqu’elle décroche son premier rôle en Allemagne, elle apprend d’emblée la langue de Goethe, sans garantie pourtant de suite professionnelle. Et pour son second film là-bas ( Jenseits der Stille), elle se lance dans l’apprentissage de la clarinette et du langage des signes. Un souci du détail poussé à l’extrême, qui lui vaut de recevoir l’équivalent d’un César de la meilleur actrice. Cette exigence ponctue d’ailleurs l’ensemble de sa carrière. Pour Les Blessures assassines de Jean-Pierre Denis, elle se coltine un impressionnant et épais dossier évoquant la personnalité complexe de Christine Papin, jeune femme de chambre qui fut reconnue, avec sa sœur, coupable dans les années 30 du meurtre sanglant de ses patrons. Une prestation qui lui vaut de remporter son premier César dans la catégorie du Meilleur jeune espoir féminin. Dans le même ordre d’idées, pour Stupeurs et tremblements d’ Alain Corneau, elle préfère se jeter dans les méandres et complexités de la langue japonaise plutôt que d’apprendre son texte en phonétique. Un rôle qui lui vaut un César de la Meilleure comédienne, cette fois.
Elle aime les compositions, mais préfère les aborder comme des défis et jamais comme des faire valoir. Elle sera ainsi entre autres une héroïne proustienne tout en ambiguïté et opacité dans La Captive de Chantal Akerman, ou encore une androgyne femme soldat de la guerre de 14-18 en quête de son amoureux dans le magnifique La France de Serge Bozon.
Ultime preuve de cette exigence avec Sagan de Diane Kurys. Soit le piège béant du mimétisme et du copiage qu’elle évite magistralement, réinventant sans cesse un personnage d’écrivain, dont elle parvient à exprimer la solitude mais aussi chaque fêlure, chaque doute artistique et chaque errance ou impasse amoureuse. « Quand on est acteur et qu’un beau rôle se présente, on a beau avoir peur d’être ‘en dessous’, on a envie de faire ce qu’il faut pour y arriver. Je savais que la montagne serait haute à gravir… Il y avait des pièges partout. Ce qu’il fallait enlever, c’est ce qui ne lui appartient pas… Elle a toujours vécu comme la vie se présentait à elle. Elle le dit dans ses interviews : elle ne veut se priver d’aucune possibilité, elle n’a pas peur de vivre. »
Un ultime point commun entre le modèle et l’artiste.
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