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Jar City

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Baltasar Kormákur au-delà du réel

  • Jar CityAvec seulement 300 000 habitants, dont la chanteuse Björk, l’Islande se devait de donner au monde du cinéma au moins un cinéaste à l'envergure internationale. Le pays le tient avec Baltasar Kormákur qui, pour son quatrième long-métrage derrière la caméra, prend à bras le corps le roman d’un autre célèbre titulaire du passeport islandais, le romancier Arnaldur Indridason

Par Marc Toullec (09/09/2008 à 13h36)

 

Si le livre et le film dont il constitue l'adaptation racontent une seule et même histoire, ils ne la racontent pas exactement de la même manière...

Vous avez raison ! Quand, pour la première fois, j’ai lu le roman d’Arnaldur Indridason, j’ai pensé que l’adaptation ne me poserait aucun problème. Tout me paraissait d’autant plus limpide que mes premiers films partent eux aussi de livres, et que je n’ai pas eu de problèmes pour en faire des scénarios. Ce n’est pas tant l’histoire en elle-même qui m’a donné du fil à retordre, mais la structure, en deux temps, que j’ai choisie, plutôt que de reprendre celle, linéaire, du livre.

Comment, ainsi, associer des événements passés et présents sur une même ligne narrative ? Généralement, un meurtre se produit et le policier se lance sur les traces du coupable. Dans le film, le récit explique en parallèle les circonstances du meurtre. Ce qui complique les choses. C’est aussi pour cette raison je commence par le « détail » de la fenêtre cassée, ceci pour donner des indices et des points de repère au public… Ce n’est pas tant pour un suspense accru que je me suis dirigé vers cette structure, mais afin de développer la personnalité de l’assassin, d’expliquer ce qui l’amène à tuer. Sans doute un peu plus difficile à comprendre pour certains spectateurs que pour d’autres, mais je n’ai encore rencontré personne qui s’y soit complètement perdu.

 

Outre une structure narrative assez inhabituelle, Jar City présente une autre caractéristique originale : la personnalité d’un tueur hors du commun…

Tout le film repose là-dessus. Il ne s’agissait pas de raconter l’histoire d’un flic sans peur et sans reproche qui court après un assassin abominable, un brillant tueur en série prêt à recommencer. Finalement, l’assassin de Jar City, c’est vous, c’est moi, quelqu’un d’ordinaire, de pas foncièrement mauvais. La mort de sa petite fille l’amène à s’interroger sur lui-même, ses origines, l’hérédité d’une maladie… Il n’y a de rien de victorieux, d’exaltant dans la résolution de l’énigme. Aux questions que pose le scénario, je n’apporte finalement pas de réponse qui soit simple. Etant moi-même père de plusieurs enfants, je comprends d’autant mieux la douleur de l’assassin et la culpabilité qui le ronge.

 

Jar City donne de l’Islande une image à la fois fascinante, attachante et lugubre.

Le film montre l’Islande telle qu’on ne la voit jamais à l’écran. Généralement, ce sont les cartes postales qui l’emportent. Les glaciers, les chutes d’eau, les endroits pittoresques… Très peu pour moi. J’ai tenu à montrer le pays tel qu’il est vraiment, essentiellement composé d'étendues volcaniques sur lesquelles ne pousse que peu de végétation. Je reconnais que cela n’a rien de glamour, mais c’est la vérité. Des journaux islandais me l’ont d’ailleurs reproché !

Les personnages que le film met en scène appartiennent aussi à la réalité du pays. Ils ne forment pas les 50 % de la population qui gagnent de l’argent, qui travaillent pour des sociétés en pleine croissance. Il s'agit de gens simples, très attachés à la religion, aux valeurs traditionnelles. Je les connais d’autant mieux que j’habite un village du nord de l’Islande, un endroit reculé où mes enfants vont à l’école. A travers mon film, j’ai voulu immerger le spectateur dans cette Islande profonde.

 

Tout, dans Jar City, respire la réalité. Rien qui ne fasse toc ou studio…

Et pour cause : j’ai tourné dans des lieux qui existent vraiment, y compris les intérieurs des maisons. Le seul endroit où je n’ai pas pu planter ma caméra, c'est la salle d’autopsie. Interdit d’y filmer en Islande ! J’ai donc reconstitué, le plus fidèlement possible, les lieux dans mes propres bureaux. Alors que beaucoup de réalisateurs s’en plaignent lorsqu’ils y sont confrontés, j’aime les pièces exiguës, les espaces réduits, les murs que l’on ne monte pas sur roulettes.

Même les rats sont de bons gros rats sauvages ! J’en demandais toujours davantage pour les besoins de la scène de découverte du cadavre, sous la dalle de béton. Beaucoup de ce que vous voyez à l’écran est vrai. Les organes dans les bocaux du centre de recherche notamment, exception faite, évidemment, du cerveau… Nous avons facilement obtenu les autorisations nécessaires. Le cas également pour la morgue dont, au moment des prises de vues, les compartiments réfrigérés étaient occupés. Seule obligation : enlever les noms des défunts !

 

Il paraît donc évident que vous avez aussi tourné dans un véritable cimetière…

Effectivement. Nous y avons même creusé une fausse tombe. Nous ne nous attendions certainement pas à tomber sur des ossements humains. En fait, ils provenaient d’une très vieille sépulture et, avec le temps, la terre avait glissé sur plusieurs mètres, les entraînant avec elle. Le début des ennuis. Alors que je n’avais pas connu le moindre accident de la circulation en vingt ans, j’en ai eu deux, coup sur coup. Chaque fois du côté gauche. Les gens de l’assurance se demandaient ce qui se passait. Moi aussi d’ailleurs. Et j’ai rapidement découvert le pot aux roses, en nettoyant l’intérieur du véhicule où, entre des journaux et des canettes de Coca Cola, j’ai découvert, emballé dans un sac plastique, l’un des os découverts dans le cimetière. Comme par hasard, il se trouvait sur la gauche de la voiture. Evidemment, j’ai cherché à comprendre. Questionnant l’équipe, j’ai appris que, imaginant que je voulais garder une relique en souvenir, un technicien avait emballé l’os qu’il avait mis dans ma voiture. Je l’ai ensuite enterré là où nous l’avions trouvé, non sans une petite prière. Dès lors, plus d’accident.

 

Parmi vos références cinématographiques, vous citez surtout le Russe Elem Klimov…

Oui et particulièrement l’un de ses films, Requiem pour un massacre. Je l’ai découvert il y a plus de vingt ans. Dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, Elem Klimov explique ce qu’est la nature humaine, ce qu’est aussi de régresser au stade animal. Requiem pour un massacre pose ces questions : « C’est quoi la vie ? De quoi est-elle faite ? » Il y répond en mettant en scène un héros désespéré, livré à lui-même, misérable et traumatisé par ce qu’il a vu. Par l’horreur de la guerre, les cadavres. Un cadavre, ce n’est pas agréable à regarder contrairement à ce que prétend trop souvent le cinéma américain. J’ai retenu la leçon d’Elem Klimov, et c’est notamment pour cette raison que, jamais dans mes films, je ne demande aux comédiens de porter un maquillage. Le maquillage altère la perception d’un personnage et, dans une certaine mesure, vous éloigne de lui, de ce qu’il est vraiment. Je hais les maquillages.

 

Outre Elem Klimov, y-a-t’il d’autres réalisateurs que vous citez en exemples ?

Milos Forman, Ang Lee, Alan Parker quand il tourne Mississipi Burning… Enfin, tous ces cinéastes qui respectent l’intégrité des histoires qu’ils racontent.

 

Dans Jar City, vous mêlez comédiens professionnels et amateurs…

Oui, mais les rôles importants vont néanmoins aux professionnels. Si, dans Jar City, j’ai employé des amateurs, c’est avec parcimonie, pour des personnages mineurs. Mon intention était une fois de plus de refléter la réalité, d’avoir des êtres humains face caméra. Amateur ou professionnel, chaque comédien est différent de l’autre. Vous pouvez disposer d’excellents amateurs et de professionnels calamiteux ; le talent ne s’établit pas selon le statut social.

Quand je dirige des amateurs, je me montre plus patient, comme je l’ai récemment été avec les enfants mexicains de Run for her Life. Je ne donne alors pas d’indications précises, mais j’obtiens ce que je veux par le dialogue, par la relation personnelle que nous établissons.

 

Vous travaillez aujourd’hui à une nouvelle adaptation d’Arnaldur Indridason….

Oui, de La Femme en vert. C’est ailleurs lui qui en écrit actuellement le scénario. L’histoire est encore plus sombre, plus morbide que celle de Jar City !

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