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24 City

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Jia Zhang-ke, l’artiste témoin

  • 24 CityAprès The World ou encore Still Life, le cinéaste chinois Jia Zhangke continue à scruter les évolutions sociétales et les mutations urbaines de la Chine contemporaine, tout en prolongeant et perfectionnant une réflexion artistique. Jouant ici jusqu’à l’ambiguïté la plus assumée sur les deux cartes du documentaire et de la fiction, il signe avec 24 City son film le plus radical mais aussi le plus abouti et le plus passionnant. A travers le destin de l’usine de Chengdu, temple du stakhanovisme socialiste promis à devenir un complexe immobilier de luxe, il donne à entendre et voir un demi-siècle du destin humain et économique de la Chine.

     

Par Xavier Leherpeur (16/03/2009 à 13h26)
Comment est né ce projet ? Quelle en a été la genèse ?

C’est un film auquel je pensais depuis très longtemps. Il y a déjà huit ans, j’avais eu le désir de m’intéresser à la fois au milieu ouvrier et à l’infrastructure des usines, car ce sont pour moi deux univers qui ont été particulièrement marqués par les changements économiques que connaît la Chine depuis quelques décennies et en particulier par le passage à l’économie de marché. Et comment les transformations qui en ont découlé ont eu de très fortes répercussions sur cette classe ouvrière. Et je cherchais en parallèle une forme esthétique - entre guillemets bien sûr - pour raconter tous ces bouleversements. Par quel moyen donner à voir et faire part de cette réalité ? Le point de départ a été d’évoquer des ouvriers ayant perdu leur emploi et qui sont, comme hélas partout dans le monde, laissés pour compte. Le but de ce film était de témoigner de la fin d’une époque mais aussi d’un monde, ainsi que du socialisme tel qu’il existait jusqu’à récemment.

 

Votre film s’articule autour de divers portraits enregistrés face caméra... D’où est venue cette idée ?

Il faut d’abord reconnaître que je n’avais pas au départ de connaissance particulière de ce milieu. Ni de cette période du communisme et du socialisme triomphant puisque je fais partie de la génération suivante, déjà marquée par une politique d’ouverture. J’étais donc motivé en premier lieu par la curiosité de comprendre ce passé. J’ai donc approché différents témoins et protagonistes avec une oreille attentive. J’ai procédé à des entretiens avec très vite l’idée en tête de construire autour d’eux une ligne narrative pour mon film. La forme s’est imposée de cette manière car, lorsque je me suis retrouvé au montage face à tout ce matériau, j’ai vraiment eu le désir de recourir au langage. Face à la fois à la force de ces histoires, à la richesse du langage de ces témoignages et de l’effort de mémoire, je me suis rendu compte que la complexité ne pouvait être transmise que par un vecteur qui n’appartienne pas au langage moderne, mais à quelque chose de plus ancien comme la peinture, l’écriture, le portrait et la musique.

 

Au final, quelle est dans votre film la part de fiction et de documentaire ?

En résumé c’est vraiment moitié-moitié. Il y a quatre acteurs professionnels et les autres sont des ‘amateurs’, autrement dit des ouvriers interprétant leur propre rôle. Le texte que chacun déclame à un moment donné dans le film est né directement de cette centaine d’heures de rushes et d’interviews que j’ai recueillis avant de me lancer dans ce projet. C’était d’une telle richesse que jusqu’au bout de l’entreprise, y compris au moment du montage, il a été très difficile de procéder à la sélection finale que vous entendez dans le film. Comme je vous le disais, il y a autant de fiction que d’emprunt au réel dans mon film. Certaines histoires proviennent directement de la réalité, comme par exemple celle de cette femme ayant perdu son enfant... D’autres au contraire ont été écrites à partir de diverses expériences humaines... Et d’autres encore, comme celle de la femme d’affaires, sont entièrement inventées et écrites dans l’idée d’apporter un contrepoint contemporain.

 

Cette usine, son passé et son devenir constituent un angle de récit au travers duquel vous racontez près de cinquante ans de l’histoire de la Chine contemporaine.

Effectivement, car on est là face à l’histoire d’Etat. Cette usine, son histoire, son architecture, sa transformation sont déjà une forme de narration très forte. Cette ligne directrice nous a évidemment beaucoup aidés à construire le film, à lui apporter une dimension humaine à travers les récits. Les individus qui prennent ici la parole, de par leur parcours et leur destin personnel, sont étroitement liés à cet endroit, et le racontent encore d’une autre manière.

 

Votre cinéma repose sur une relation étroite et quasi fusionnelle entre le documentaire et la fiction, jusqu’à cultiver une certaine ambiguïté sur laquelle repose 24 City.

Déjà, sur un plan purement esthétique - qui vous le savez est une part importante de mon travail –, je suis sans cesse à la recherche du naturel, d’une représentation du quotidien qui soit le plus possible débarrassée de toute théâtralité. L’avantage de jouer sur cette frontière entre la fiction et le documentaire – qui dans 24 City touche à son aboutissement formel – est que je suis certain que si je ne me cantonnais qu’à l’un ou l’autre, il me manquerait de façon cruciale celui auquel j’aurais renoncé. Si je choisissais par exemple la fiction, me ferait défaut cette dimension pour faire part de la réalité et de la vérité. Et à l’inverse, je ne saurais pas comment dire la complexité des sentiments humains face à la transformation profonde que connaît mon pays.

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