Se connecter | Créer un compte



Troupe d'élite

Ajouter à mes films favoris
 

José Padilha tire dans le tas

  • Troupe d'éliteFévrier 2008, Festival de Berlin. Le Brésilien José Padilha quitte l’Allemagne avec l’Ours d’or. Sa Troupe d'élite a tapé dans le mille. Mettant en scène les bataillons des opérations spéciales de police opérant au cœur des favelas le film sort en France le mercredi 3 septembre. Discussion avec le réalisateur, sans sommation !

     

Par Gwen Douguet (02/09/2008 à 12h14)
Vous venez de vous servir un tonic (la scène se passe dans un hôtel parisien en juin dernier, ndlr)... Faut-il l'être pour réaliser un tel film ?

Ou irresponsable, ou composer un cocktail !

 

Pourquoi irresponsable ? Le sujet est épineux et donne matière à réactions...

Il est dangereux d’aller tourner dans des favelas, physiquement parlant.

 

Côtoyer la mort et la mettre en scène, cela change-t-il sa propre vision de la vie ?

Mon point de vue a changé à la naissance de mon fils. Dans le film, la vie de chacun, trafiquants ou policiers, peut basculer en une seconde. Les deux parties viennent de familles pauvres, elles n’arriveront jamais à devenir riches et n’ont malheureusement en l’état actuel aucune autre possibilité.

 

Vous ne montrez à aucun moment ceux qui détiennent réellement le pouvoir...

Ils sont facilement identifiables et seront au centre du prochain film. Tout a commencé avec le documentaire Bus 174 (maintes fois primé, nllr) montrant le regard d’un petit criminel basculant dans la violence. Troupe d’élite relate la violence du point de vue d’un policier. Et le troisième, destiné à clore la trilogie, abordera le sujet en se penchant sur les politiciens.

 

L’un des personnages parle de désinformation aux étudiants, critique la télé, la presse. Cette dernière n’a pas été toujours tendre avec vous. Fait-elle réellement son boulot, et le cinéma n’est-il pas en train de le faire à sa place?

Intéressant ! J’ai été invité lors d’une célèbre émission de la télé brésilienne destinée à faire réfléchir sur les médias, car effectivement mon film a déclenché des débats. En fait, il s’avère que les médias, la télé en particulier, relate ce qui se passe sans enquêter et sans chercher à expliquer le pourquoi du comment. Elle ne se pose pas de questions, par peur de déranger peut-être. Peu à peu, les médias se sont mis à perdre leur champ d’investigation et leur identité.

 

Vous êtes conscient d’en avoir choqué certains ? Le Monde a employé le terme « répugnant » à propos du portrait que vous faites des étudiants. La responsabilité du cinéaste n’est pas anodine lorsque l’on montre de tels sujets... Est-ce difficile de ne pas tomber dans le cliché, la facilité ?

Chacun est responsable de ses actes, un cinéaste tout comme les autres. Mes critères éthiques viennent de mon éducation. Je ne fais pas de distinction, mais je comprends fort bien que le cinéma soit l’expression préférée du grand public. En conséquence, notre impact est grand, et à nous d’avoir le courage de dire ce qui nous paraît important, au risque de déplaire.

 

Que répondez-vous aux critiques ?

Chacun interprète à sa façon avec ses propres valeurs.

 

Quelles sont ces valeurs qui dictent ce courage ?

Je cherche plutôt à réfléchir sur la cause menant à l’effet, sans jugement moral afin de mieux comprendre le processus social qui va enfanter un policier violent, comme l'est mon personnage principal. Juger ne serait pas difficile. Il est effectivement facile de condamner son emploi de la torture. Mais ce n’est pas si simple. La question qui m’intéresse est de savoir pourquoi il agit ainsi. Je ne demande pas aux gens une prise de position éthique, morale, mais juste de réfléchir, de se poser les mêmes questions.

 

Vous citez Michel Foucault, Surveiller et punir. Peut-on aussi soigner, et comment ?

La violence ne date pas d’hier, au Brésil comme ailleurs. Elle a toujours été présente dans l’humanité, comme les guerres. Selon l’anthropologue Edmond Wilson, la paix est une exception, elle n’arrive que dans des conditions très spéciales. La violence fait partie de la nature humaine, et ce sont les civilisations qui vont essayer de trouver une organisation sociale pour promouvoir la paix.

 

Un film permet-il d’être en paix avec soi-même, peut-il aider à soigner les maux qui nous rongent ?

Ce film a suscité plusieurs débats. Mais pour faire baisser la violence en une courte période à Rio et dans les favelas, la mesure la plus recommandable serait de réformer la police. Ce qui est loin d’être gagné. Tout le monde est enfin d’accord sur le fait qu’une police qui gagne peu et n’est pas bien formée sera automatiquement violente. La priorité des politiques est donc d’aller vers cette réforme et c’est actuellement en pleine discussion. Les troupes d’élite existent depuis plus de trente ans, leur entraînement est fait pour tuer les gens. Il faut donc le modifier.

 

Le chef de cette Troupe d’élite emploie le mot stratégie. Quelle fut la vôtre, entre fiction, improvisation et quasi documentaire ?

J’ai essayé de rapprocher le tournage d’un documentaire, dans le sens où je n’ai pas donné le script et les dialogues à mes comédiens, créant ainsi une improvisation. Ils n’avaient pas de repères précis, la caméra les a seulement suivis.

 

Votre définition du mot moralité a-t-elle changé ?

Historiquement, le concept de moralité est relatif aux valeurs de chaque société. Une tribu d’Indiens d’Amazonie n’a pas la même notion que des Blancs anglo-saxons protestants. Pour répondre, la mienne n’a pas changé, elle est centrée sur le respect, la liberté de l’individu, celle de faire son choix. Les Etats le plus respectueux de ces valeurs sont les plus créatifs, les plus sages, et le développement économique y est le plus significatif.

 

Il est beaucoup question de corruption dans votre film. Un cinéaste peut-il se laisser corrompre par les images des autres et est-ce difficile de rester vierge ?

Je n’essaie pas de contrôler ou de penser qu’à chaque fois que je regarde un film, il faut être attentif. J’aime ou pas. Je me laisse ou pas influencer. J’essaie d’être le plus spontané possible et d’aller vers les autres.

Envoyer à un ami Ajouter un commentaire

 
 

Les commentaires des lecteurs