Che - 2ème partie : Guerilla |
Exclu de la course aux Golden Globes, peut-être rayé des listes pour les prochains Oscars – les nominations ne sont pas encore tombées –, Benicio Del Toro pourra se consoler avec son prix d’interprétation reçu à Cannes pour sa prestation dans Le Che version Soderbergh. C’est son pote Sean Penn, alors président du jury, qui lui annonça la nouvelle. Sur la Croisette, personne ne pouvait lui voler sa récompense. Del Toro est le Che, comme habité par le rôle, du béret aux cendres de cigare, de la moue à la façon de marcher. Echanges.
Parfaitement. Cinq feuilles composent un cigare, cinco ojas (dans le texte). Elles sont roulées l’une sur l’autre. L’image est assez juste.
Pas pour longtemps. Mon attirance pour ce projet remonte à un certain temps. Je l’ai initié voilà quelques années (plus de sept ans). Je connaissais le personnage et sa légende, et après avoir lu un livre racontant son parcours et démontant les préjugés que l’on peut avoir à son égard, j’ai voulu en savoir plus.
J’aimerais le penser. Bien avant de faire le film, avant même l’existence d’un scénario, de nombreuses personnes me demandaient où en était le projet. Quand j’allais l’incarner. Les gens m’arrêtaient dans les aéroports, en Argentine, à Miami, partout. Vous avez peut-être raison, il rôdait quelque part en moi.
Si ce n’est que je suis un Che de cinéma.
(Gêné) Sans doute. C’est vrai pour d’autres. Le fait que ma mère parlait espagnol, d’être né à Porto Rico – Etat libre associé aux Etats-Unis - m’a un peu aidé. Mais nous n’avons pas du tout le même parcours. Il a eu une enfance difficile, souffrait terriblement, avait de terribles crises d’asthme. Il s’est battu contre la maladie toute sa vie. J’étais beaucoup moins studieux, mon père – il était avocat - m’a même envoyé en pension.
Oui, mon père m’avait installé un panier dans à la maison, il voulait que j’en fasse profession. Mais je préférais être acteur.
Oui, très, car même si je n’étais pas très bon élève à l’école, on apprenait les valeurs essentielles de l’éducation. Ma famille me les a transmises. Il y avait des livres partout dans la maison.
Pas autant, loin s’en faut. A 21 ans, alors jeune révolutionnaire, il avait déjà ingurgité des tonnes d’ouvrage. Comme il était souvent alité, c’était une manière de s’évader, d’aller visiter d’autres pays. Il était incroyablement curieux, cultivé.
Il a même voulu être acteur. Pas longtemps, l’espace d’un séjour chez des amis Mexicains qui travaillaient dans le cinéma. Il adorait Les Sept Samouraïs.
Pas négatifs. Il était par exemple intransigeant, capable d’exécuter quelqu’un pratiquement de sang-froid, s'il le jugeait nécessaire. C’était l’un des durs de la révolution cubaine. Il aimait la discipline, était très strict. Je ne crois pas en la peine de mort, je ne suis pas du genre œil pour œil. Il était plutôt radical. En tant que communiste, il ne croyait pas en Dieu. Mon éducation fut beaucoup plus religieuse, mon hypocrisie plus poussée.
C'est ce que nous racontons dans le film. J’y crois aussi. Mais lui ne faisait pas de compromis. Il considérait comme une nécessité de couper tout rapport avec l’argent, c’était un pur. Il ne demandait jamais de l’aide à Dieu. Même dans ses moments les plus noirs, il n’est pas allé dans cette direction.
Sans que je m’en rende compte. Un film peut divertir mais aussi transmettre quelque chose. En ce sens, je peux me retrouver dans sa conception du « nouvel homme ».
Hugo Morales, président de Bolivie, Hugo Chavez à la tête du Venezuela, tous deux élus par le peuple et Dieu. A chaque fois avec des élections acceptées. Certains ont trouvé le moyen de faire des révolutions silencieuses. Ce qui s’est passé aux Etats-Unis avec la victoire de Barack Obama en est un autre exemple.
Ils ont aussi été expulsés. Aujourd’hui c’est différent, la guerre froide est terminée, ce mot n’est plus synonyme de menace. Vous n’êtes plus montré du doigt, chassé, on ne fait plus la guerre contre les pays communistes, l’ennemi a changé.
Il faut le penser. Mais ce n’est pas gagné. Il suffit de se souvenir qu’il y a quelques semaines (l’entretien a eu lieu mi-novembre, ndlr) , Sarah Palin, alors prétendante au poste de vice présidente, déclarait voir les Russes de sa fenêtre. Non seulement elle est ignorante sur tout, mais de tels propos signifient qu’il y a encore du boulot. A l’entendre, Poutine n’avait plus qu’à tendre la main pour nous voler, il lui suffisait de tirer une fusée au cœur de Washington. « Je suis là pour vous protéger », disait-elle. Il est facile de guider les gens vers la peur, il suffit de peu pour leur flanquer la trouille.
Nous étions dans le royaume de la peur, comme mon bon ami Hunter S. Thompson (l’écrivain) aime à la dire.
Oui, il était venu me chercher pour réaliser. J’aurai essayé car c’est un putain d’écrivain, mais il n’a pas poursuivi. C’était un grand fan du Che, l’un de ses héros, il a écrit un scénario le concernant.
On l’a tournée en deux jours. C’était terriblement émouvant. Rien que l’endroit est incroyable, et vous procure des sensations démentes. Et puis le discours est célèbre, les gens le connaissent par cœur en Amérique latine. Il sonne telle une déclaration de guerre lancée par le tiers-monde contre ce qu’il appelle « l’internationale du crime ». Il faut, dit-il, « lutter jusqu’à la mort pour la défense de la révolution. » Il pointe du doigt les Américains, c’est un cri de rage, il s’indigne. « Cette grande humanité a dit basta ! Elle s’est mise en marche. Et sa marche ne s’arrêtera que lorsque aura été conquise la véritable indépendance. » Partout des gens peuvent réciter des tirades entières. C’est comme du Shakespeare. Les mots seuls sont impressionnants et le fait de les dire dans cet immeuble prend une autre dimension. Y être assis, monter à la tribune avoir quelqu’un qui le filme, et savoir que cela va être vu dans le monde est loin de laisser indifférent.
Etrangement oui !
Honnêtement je ne sais pas. Il s’est installé en moi... De là à savoir si je suis prêt à être coincé avec lui à tout jamais, c'est une autre histoire.
Peut-être (il sourit). Si le film marche bien, cela voudra dire que j’ai fait un bon choix.
J’ai regardé beaucoup de photos. J’ai beaucoup observé, sa façon de se tenir, son regard, la manière de fumer le cigare. Il n’existe pratiquement pas de clichés où il ne fume pas. J’ai lu ses journaux, des livres le concernant. J’ai rencontré nombre de personnes l’ayant connu. Je suis allé sur ses pas, dans ses pas, en Amérique latine.
Oui, pour recherche les détails.
Une photo en dit long. J’ai été marqué par une photo du Che embrassant sa mère lors de la visite de cette dernière à La Havane après la victoire. Elle est révélatrice d’une grande émotion. Sa mère le regarde avec un amour dépassant tous les mots. Le langage de son corps à ce moment précis est insensé. Comme s'il lui demandait si elle était bien sa mère.
Oui, sans être aussi prolifique que lui. Je n’étais pas aussi constant.
Pas tant les paroles que la musique. Les sensations procurées par les sons, la musicalité du morceau collent effectivement à l’esprit du Che. J’ai aussi pas mal écouté The Last Great America Whale, chanson de l’album New York. Elle est aussi pile dans le tempo de la vie de Guevara. Mais si j’écoutais pas mal de musique pendant le premier tournage, j’en écoutais peu durant le second.
Je le crois, inconsciemment sans doute. Nous étions retirés de tout. En revanche, à Porto Rico, sur le premier chapitre, j’écoutais les habituels.
Bob Dylan, les Stones, Bruce Springsteen, son nouvel album, les Clash. Sans parler de Silvio Rodriguez, de son morceau Fusil contra Fusil, qui est révélatrice du Che. Il combattait les gens avec les armes, ne tirait pas sur les faibles, ni sur ceux qui ne pouvaient se défendre.
Je crois, indéniablement, insidieusement. Même si je ne sais pas encore quel sera le cheminement intérieur, jusqu’à quel point il va m’influencer ou pas.
Bien sûr.
J’ai toujours fonctionné à l’instinct. Il guide ma carrière. Vous pouvez aller à l’école, suivre des cours, il faut faire confiance à votre instinct. Ce qui n’est pas facile. C’est impalpable, il n’y a pas de livre qui le définisse, pas de formule, on ne peut le mettre en chiffres. L’échange avec un acteur, un réalisateur peut le renforcer, devenir comme une réponse à votre instinct. C’est ce qui s’est produit avec le Che.
Parfaitement. Elle m’a confortée dans la décision de devenir acteur, dans le fait d’être acteur.
Lui en est un et un vrai, comme réalisateur et acteur. Ses champs d’action sont multiples. Il m’influence grandement à bien des niveaux.
Et moi donc ! Sean est à fond dans le métier, vit le métier. Il est d’une incroyable générosité envers les autres acteurs. Il ose faire des choses comme personne, se met en danger.
Complètement, il a l’intelligence, et est complètement fou.
D’une certaine manière. Il est givré dans le bon sens du terme. Je peux l’être aussi mais pas avec cette même intensité.
Un peu !!!
Oui, il a eu le courage de le faire. Un peu comme Sean. C’est un dur. Il a encaissé pas mal de coups. Parfois la ligne est mince, elle est à portée de main mais l’on n’ose pas la franchir.
Non sans difficultés.
J’espère que les gens viendront les voir en pesant qu’ils peuvent les nourrir, leur apporter quelque chose. Ce n’est pas un simple divertissement, pas au sens hollywoodien du terme. C’est l’histoire d’une personne, d’un pays, un continent. Il peut se prendre comme on avale de la vitamine. Ce film capte tout cela. Je le sens. Il s’apparente à prendre du calcium.
Je le crois. Rien n’est fini. La grande baleine chère à Lou Reed avance. A nous de faire en sorte qu’elle progresse dans la bonne direction. L’éducation, la santé, la médecine, pour tous. Que chacun mange. Aider l’autre.
Mais il est loin d’être néfaste comme beaucoup l’ont dit. Ces films racontent que des problèmes existent, en Amérique latine, en Afrique, même si nous n’avons pas pu couvrir la période du Congo. Nous avons, avec Steven, voulu faire un film responsable. Des gens nous ont aidés en France, en Espagne. Je ne suis pas cubain mais je sympathique avec cette partie du monde, on voulait être responsable et pas simplement être des Yankees.
Oui, mais malheureusement pas longtemps. C’était à l’époque où il est tombé malade, je n’avais pas l’autorisation, étant donné nos relations avec Cuba, de rester très longtemps. Je le regrette.
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