Se connecter | Créer un compte



The Visitor

Ajouter à mes films favoris
 

Thomas McCarthy : visite guidée

Par Gwen Douguet (26/10/2008 à 15h57)
Vous dites qu’il y a un fossé entre les Etats-Unis et le reste du monde. Un tel film peut-il aider à le combler un peu ?

Je l’espère. Le fossé existant aujourd’hui peut être réduit, car les gens essaient de se comprendre un peu plus. Mon pays est terriblement impliqué au Moyen-Orient et il n’y a que peu d’échanges, de tentatives de connections. Quand il y aura moins d’implications politiques et qu’elles deviendront plus personnelles et plus humaines, alors le fossé se comblera un peu. C’est aussi pour cela que le film propose des personnages inhabituels.

 

Les gens ne voient pas les autres, ou ne veulent pas le voir pour différentes raisons. Ici, le personnage principal ouvre sa porte, son esprit, son cœur et voit les gens autrement...

C’est assez spécifique à New York. La ville est très peuplée et ceux qui y vivent passent le plus clair de leur journée à ne pas regarder les autres. Non pas forcément par refus, mais plus par habitude. L’histoire est celle d’un homme se retrouvant par hasard face à un jeune couple. Il aurait pu les croiser cent fois sans les regarder, mais là il ne peut pas faire autrement. Voilà l’impact que pareille rencontre va avoir : il va s’ouvrir aux autres.

 

La vision de l’autre, de l’étranger a changé depuis le 11-Septembre ?

Totalement.

 

Le discours de l’administration n’a pas aidé au rapprochement, en créant la peur de l’autre, surtout s'il vient du Moyen-Orient...

Bien sûr. Mais il ne faut surtout pas croire qu’un individu seul représente une culture. Le processus est lent. Mais avant le drame du 11-Septembre, personne ne remarquait vraiment les Arabes présents, ni ne connaissait leur culture. Et tout à coup, on nous a dit qu'il y a un nouveau méchant en face de nous, et qu'il fallait s'en méfier. C’est complètement fou. Il est donc de notre devoir, à nous raconteurs d’histoires, de montrer qu’il y a autre chose, un autre versant, des gens différents à comprendre.

 

Le film parle de frontières, celles que nous avons à l’intérieur. Le professeur a créé sa propre prison, et c’est « l’étranger », celui qui est physiquement derrière les barreaux, qui va lui rendre sa liberté...

C’est tout à fait juste. Chaque personnage lutte contre ses propres frontières. Chacun s’impose un exil. Le film parle essentiellement de cela, de l'exil politique, géographique, social et sentimental.

 

Vous montrez aussi les contradictions de l’Amérique, avec la Statue de la liberté qui est sur la même île qu'une prison occupée par des personnes sur le point d’être expulsées...

C’est vrai que - merci à vous Français - c’était l’endroit où débarquaient beaucoup d’immigrants. Il y a sur le socle de la statue la fameuse phrase d’accueil écrite par une femme, poète, juive, et c’est aujourd'hui devenu un endroit de détention. Bien loin des valeurs sur lesquelles nous avons construit ce pays, notre réputation. Dur de l’ignorer. Ce qui était normalement notre grande force, à savoir des gens venant des quatre coins du monde, est devenu notre plus gros problème. Il faut en parler.

 

Ce film le fait ?

Oui. Il apparaît au fil de mes rencontres que les gens en ont assez de tout approcher à travers le prisme de la peur. Avant, nous avions ce bon côté de célébrer l’autre. Je crois que de plus en plus de gens ont envie de retrouver cet état. Ils sont prêts.

 

Votre œil vis-à-vis de l’autre a changé en faisant ce film ?

Il y a toujours à apprendre. Le personnage de Tarek est né d’une visite au Liban, lors de la présentation de Station Agent. C'est le fruit de la combinaison de la rencontre avec de formidables réalisateurs, écrivains et artistes. J’ai aimé cette nouvelle culture, je m'y suis fait des amis, j’avais hâte d’y retourner. Je voulais représenter ce personnage à l’écran. Croiser, découvrir d’autres cultures est vraiment très excitant et j’avais très envie de partager cette sensation.

 

La créativité, l’art, le cinéma, la musique sont-ils aujourd’hui le meilleur moyen pour libérer les gens, y compris d’eux-mêmes ?

Ce n’est pas le seul, mais la musique est effectivement très efficace du point de vue de l'émotion. Elle va droit au but, au cœur. Une belle chanson vous emporte. C’est très particulier. Plus fort qu’un livre, un grand tableau, elle permet de franchir toutes les frontières, peut vous influencer, même inconsciemment et physiquement.

 

Le professeur n’écoute que de la musique classique, et il va découvrir d’autres sonorités...

Il ne fait que répéter sa vie au quotidien, une vie dont il s’est peu à peu déconnecté après la mort de sa femme pianiste. Il m’importait de raconter l’influence d’un autre monde, même s'il provient de votre voisin. Cela peut vous secouer, vous changer. Sa rencontre est déterminante, elle va le remodeler. Il va réinvestir sa propre vie, mais il fallait faire attention de ne pas abuser du côté politique ou sentimental.

 

Avez-vous appris des choses sur votre propre administration ?

Et comment ! Le fait de passer du temps dans l’univers de l’immigration a été instructif. J’ai été choqué, un peu comme Walter l’est, la première fois que je suis rentré dans un centre de détention. Il y en a un à deux pâtés de maison de chez moi, à Manhattan. En y allant, j’ai ressenti un besoin d’en parler, comme une reponsabilité.

 

Ce sont des endroits peuplés de gens sans papiers, sans identité. Ils sont «personne» ?

Juste poussés sous le tapis comme de la poussière. C’est très perturbant. En discutant avec eux, on ne peut qu'avoir de la sympathie, une empathie pour eux, établir un lien humain. Se dire que si un jour mes enfants vont dans un pays étranger, s'ils s’attirent des ennuis aussi petits soient-ils, ils ne subiront pas les mêmes effets. J’espère que le gouvernement du pays les traitera mieux.

 

Ce n’était pas évident de ne pas tomber dans le cliché ?

Le risque existait. Je n’ai pas fait ce film pour parler de l’immigration, qui fait juste partie de leur vie. Il ne pointe surtout pas du doigt l’administration, même si c’est la pire que nous ayons eue. Chaque gouvernement a des torts. Je suis un démocrate et Bill Clinton a signé des lois préjudiciables pour beaucoup. Après le 11-Septembre et avec Bush, cela a sacrément empiré. Tout est en plus, sans la moindre raison, dicté par la peur. J’ai foi dans le peuple américain et d’autres, qui veulent récupérer un peu de leur pouvoir. Je veux juste aider à faire comprendre aux gens que le changement peut avoir un effet positif sur leur vie. Que vous soyez républicain ou démocrate, il est essentiellement question de savoir comment aborder ce problème, comment traiter les gens. Comment peut-on respecter nos lois si l’on ne traite pas les gens avec respect et dignité ? C’est le principal message du film.

 

Votre définition du mot dignité ?

En ce moment, cela serait de permettre aux gens d’avoir une défense légale, de les mettre dans des endroits où ils ne sentent pas complètement impuissants et déshumanisés, coupés de tout. Si quelqu’un a enfreint la loi, il faut tout de même le respecter. Cela nous fera un peu avancer. Mais l’autre est vu comme un produit, un objet. En visitant ces centres de détention, c’est comme rentrer dans un magasin. On nous présente une marchandise humaine qui n’est plus bonne, c’est très perturbant.

 

Qu’est-ce que vous écoutez comme musique ?

Toutes sortes de musique, même si j’ai une préférence pour le jazz. C’est lui qui m’a nourri, et c'est ce que j’écoute quand j’écris. Je ne connaissais pas Fela avant, par exemple, et cela m’a ouvert l’esprit.

 

Votre écoute de l’autre a changé ?

Oui. Ce fut un voyage instructif, passionnant. C’est aussi pour cela que j’adore écrire car vous être projeté dans un autre monde, que vous espérez autre, meilleur. Je suis venu à Paris pour écrire, juste pour m’évader de New York et j’ai rencontré Hiam Abbas et cela m’a permis de composer son personnage. Nous avons beaucoup parlé. Je voyage beaucoup, j’aime rencontrer les autres, aller vers eux. J’ai toujours été attiré par cela. J’espère que mes films le montrent.

 

Qu’est-ce qui vous fait peur dans le monde aujourd’hui, à part Bush ?

Il fait presque partie du passé. Heureusement. L’extrémisme me flanque la trouille, sous toutes ses formes. Il a malheureusement tendance à grandir dans mon pays. Il ne permet pas la discussion, est déraisonnable, interdit toute ouverture d’esprit. On en voit de plus en plus, religieux, politique... Cela ne peut nous conduire nulle part si ce n’est dans des ennuis.

 

La responsabilité du réalisateur vous effraie ?

Cela fait partie du procédé. Il faut donc avoir une vision claire. Il faut être ouvert, ne pas laisser votre ego se mettre en travers. Il faut savoir accepter la critique, de la part de vos acteurs, techniciens, musiciens… même de votre public afin de renforcer votre perception au lieu de l’affaiblir. L’autre est capital.

Envoyer à un ami Ajouter un commentaire

 
 

Les commentaires des lecteurs

 

Zoom Avant

Zoom Avant

Retrouvez Toutleciné.com sur...

twitter & Facebook