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Mutum

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Sandra Kogut parle de Mutum

  • MutumBrésilienne originaire de Rio de Janeiro, formée à l'école du documentaire et des arts plastiques, Sandra Kogut parle un français impeccable. En mai 2008, elle présente Mutum sur la Croisette, à la Quinzaine des réalisateurs. Cinéaste en herbe, elle voulait, à travers son adaptation d'une nouvelle de Joao Guimaraes Rosa, évoquer l'enfance, un monde à part, les silences, la trahison... Mutum peut se traduire par «muet», mais c'est aussi un coin isolé de son Brésil natal. Discussion avec une cinéphile.

     

     

     

Par Gwen Douguet (05/01/2009 à 12h36)
Comment décide-t-on de passer du documentaire au long métrage ?

La frontière est loin d’être très nette. Mes documentaires étaient davantage construits sur des situations que sur des témoignages. Mutum est une fiction réalisée avec des acteurs non professionnels, mais je mélange toujours les deux genres.

 

Est-il facile de faire la part des choses avec des acteurs qui n’en sont pas… ?

J’espère que l’on oublie qui est l’un et qui est l’autre. Comme dans chaque film, il faut que l’on croie aux personnages, à ce qu’ils disent et ressentent, et ce indépendamment du fait que ce soit une documentaire ou une fiction. Un film est toujours une construction, un regard, jamais une réalité pure. En revanche, ce qui existe, c’est la réalité interne de ce film.

 

Avec ce film sur l’enfance, l’initiation, faites-vous référence à votre propre enfance ?

Sûrement. Si tel n’était pas le cas, je ne sais si j’aurais pu le faire. Le film est né quand j’ai lu le livre dont il s’inspire. L’ouvrage parlait de l’enfance de manière tellement juste que j’avais l’impression de connaître ce petit garçon, je savais ce qu’il ressentait. Venant d’un univers très différent, d’un milieu urbain, il y a des choses universelles dans les relations humaines et il vrai que, petite, je ressentais ce sentiment d’inadaptation.

 

Selon le père, l’enfant est différent, il se croit supérieur...

Son père ne comprend pas sa sensibilité. Il la considère presque comme un luxe, la juge superflue. C’est un être aigri.

 

Il a raté sa vie et fait payer ses échecs à ses proches ?

Il y a plein de gens comme cela. On le voit à travers le regard du garçon. Tout cela est complexe, car en même temps le père veut aider son fils, à sa manière. Il pense qu’il n’est pas assez costaud pour la vie qui l’attend.

 

Pour reprendre une image paysanne, vous labourez le sillon de la nature humaine...

C’est ce qui m’intéressait dans cette histoire. Cette complexité humaine me passionne. J’aime les gens, les relations qui peuvent se tisser entre eux, que ce soit raconté sous forme de documentaire ou à travers la fiction. C’est aussi pour cela que j’ai choisi des non-professionnels.

 

Vous filmez de près, comme si l’on était pratiquement à l’intérieur des personnages.

Le visage est pour moi le meilleur paysage. Il me fascine. Quand je vais dans un endroit que je ne connais pas, je regarde surtout les gens. J’adore parler avec eux. J’ai ici été guidée par les émotions des personnages, j’ai essayé de les mettre en avant en essayant de travailler avec des gens qui n’allaient pas jouer, mais juste être. Je voulais filmer cette histoire, la vie de ces gens, l’instant où ils se touchent.

 

Comment obtenir ce que l’on souhaite avec de non acteurs ?

C’était aussi tout le défi. Ce fut un long travail. Je n’aurais pas fait le film si je ne les avais pas trouvés. Il m’a d’abord fallu chercher le gamin. Cela a pris longtemps car je ne voulais pas passer par des intermédiaires, pour tout de suite établir un rapport de confiance. J’ai donc rencontré plein d’enfants, avec en tête l’idée d’en trouver un qui soit introspectif, avec un monde intérieur très riche et en même temps avec une réelle envie de faire un film, de communiquer. J’ai été gâtée, car Thiago s’est entièrement donné, et avec beaucoup de pudeur. Le fait qu’il ne connaissait pas le cinéma lui a permis d’avoir un regard extérieur.

 

Vous avez vécu en autarcie ?

La famille a vécu deux mois ensemble, puis dans la maison. Il a fallu inventer une façon de faire différente de celle employée avec de vrais comédiens. Ils étaient tout le temps tous là, car je voulais protéger la situation de cette famille, créer un lien plus fort. En rentrant dans la maison, on avait presque envie de demander la permission. Ils sont devenus une vrai famille.

 

La mère évoque le bien et le mal, parle du péché, et met ainsi des barrières pour son fils...

C’est terrible. Il est confronté à plusieurs reprises à des questions morales. Il lui faut à un moment choisir entre son père et son oncle, et il sait qu’il va trahir l’un ou l’autre. Petits, nous avons affaire à plein de règles que l’on essaie de comprendre. Cela paraît souvent injuste, car rien n’est très clair.

 

Cela vous a permis de revenir sur votre propre passé ?

Dans un sens plus profond. Je suis née dans une ville, mon père est médecin, c’est un amour. Mais je me souviens de ce sentiment d’avoir grandi avec une conscience de la différence, une façon d’être dans le monde.

 

De péché ?

Pas vraiment. Je n’ai pas eu d’éducation religieuse. Mes grands-parents venaient d’Europe. Le côté religieux est ici symbolique. Cela aurait pu être autre chose. Je voulais parler des règles que l’on impose aux enfants, et comment ils se débrouillent avec.

 

La religion parle de l’enfer, menace qui peut faire peur à un enfant...

Tous les enfants ont des monstres qui leur font peur. Dans la chambre de Thiago, toutes ses affaires sont à portée de la main. Son monde est petit. Le mystérieux peut l’effrayer car il n’est pas du genre à se lancer dans l’inconnu.

 

Autre thème fort, la jalousie. Thiago s’interroge sur le fait que son père l’aime moins que son frère.

On s’interroge par rapport à ce que l’on fait en tant qu’adulte. Etant plus sensible, il a une tendance à amplifier les choses. En faisant ce film, j’avais en mémoire un livre de Maupassant, Une vie. A la fin, le personnage féminin parle avec sa bonne, elles sont toutes les deux très âgées. La première dit à la seconde « vous voyez dans la vie, c’est jamais aussi grave que cela paraît être, ni jamais aussi bien. » C’est peut-être cela, devenir adulte. On relativise un peu plus alors que tout est extrême pour l’enfant. Le film est plus sensoriel que rationnel.

 

En faisant un tel film, on perd un peu de son innocence d’enfance ou au contraire on la retrouve ?

Je pense qu’on la retrouve, car on est en contact avec ses sentiments. Faire un film est quelque peu paradoxal. Il faut à la fois être une espèce de général, conduire une armée et être en même temps à fleur de peau. On travaille une matière qui n’est autre que les sentiments, les émotions, et sans cela, il n’y a pas de film. C’est une espèce de folie que de faire un film.

 

Comment avez-vous géré votre armée?

J’ai travaillé d’une façon proche du documentaire, en cherchant à provoquer des besoins. Il fallait que les acteurs aient envie de dire des choses, de faire des choses. Ce fut un énorme travail. Il a fallu inventer car ils ne pouvaient pas non plus improviser.

 

Vous seriez un peu magicienne ?

J’aurais bien aimé. A un moment, je pouvais lire dans le visage des gamins. Ce fut une grande aventure. Ne maîtrisant pas toutes les situations, loin de là, il y a eu plein d’accidents de toutes sortes.

 

Accidents ?

Plein d’imprévus. Je réécrivais le scénario tous les jours. Le côté concret me faisait repenser à des choses, j’avais l’impression de travailler avec une matière vivante.

 

Vous vous êtes approprié la nouvelle en la repatinant à votre rythme, avec votre cœur...

Oui. J’ai écrit le scénario avec une amie. Connaissant l’œuvre de l’écrivain, je lui ai dit ne pas vouloir ouvrir le livre. Partir avec ce dont je me souvenais. Je me suis autorisée une grande liberté. On peut passer des semaines avec un livre, et le ramener à une heure et demie n’est rien. Il faut vraiment choisir.

 

Tournage bénéfique ?

Oui. Avec cette impression que nous faisions un miracle tous les jours, j’ai été très heureuse. Ce fut incroyablement enrichissant.

 

Mutum, qui veut aussi dire muet, vous a permis de briser certains silences ?

C’était aussi l’enjeu du film. J’espère y être parvenue !

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