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Peur(s) du noir

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Valérie Schermann & Christophe Jankovic n'ont Peur(s)de rien

Par Marc Toullec (12/02/2008 à 11h26)

 

Question rituelle : comment Peur(s) du noir a-t-il vu le jour ?

Christophe Jankovic : Après Loulou et autres loups, nous nous sommes dits qu’il y avait de nouveaux territoires à explorer dans le domaine du cinéma d’animation. La peur en tant qu’émotion notamment… Autant la peinture et la bande dessinée l’ont mille fois illustrée, autant l’animation l’a ignorée. Hormis l’animation japonaise, rien ou presque.

Valérie Schermann : Peur(s) du noir est également parti de notre désir de produire, pour la télévision, une anthologie animée à partir d’auteurs classiques de la littérature fantastique, de Robert Louis Stevenson à Lovecraft. Un projet impossible à monter ; les chaînes n’ont pas voulu le financer. Plutôt que de baisser les bras, nous avons embrayé sur des histoires originales, avec des auteurs que nous connaissions bien pour avoir déjà travaillé avec eux.

Christophe Jankovic : Des auteurs de Prima Linea depuis longtemps parfois ! Même différents les uns des autres, ils appartiennent à une même communauté. Tous se connaissaient, au moins par le travail. Tous ont apprécié la possibilité d’unir leurs efforts.

 

Peur(s) du noir n’est pas sans évoquer les recueils de nouvelles parrainés par Alfred Hitchcock, « Histoires à ne pas lire la nuit » et bien d’autres…

Valérie Schermann : Nous y avons pensé un temps, dans la structure même du film, avec une voix qui présente chacun des segments. Finalement, nous avons opté pour une forme très différente, une structure originale.

Christophe Jankovic : Ou, plutôt, une absence de structure ! Ce qui offrait de donner une grande autonomie, une énorme liberté aux auteurs. Sachant qu’ils appartenaient tous à la même communauté de pensée, qu’ils avaient approximativement le même âge et partageaient les mêmes goûts, nous avons immédiatement pris conscience que nous trouverions bien le moyen de faire de plusieurs films un seul.

Valérie Schermann : Nous nous sommes vite posés la question du directeur artistique, de quelqu’un qui puisse harmoniser les contributions diverses, qui fasse le lien. Après que nous ayons réuni les premiers dessins et plusieurs scripts, avec déjà une idée précise de ce que nous voulions, sa présence s’est avérée capitale. En clair, il fallait quelqu’un pour « emballer » tout ça, créer une unité. Le choix d’ Etienne Robial s’est tout de suite imposé. A notre proposition, il a répondu : « vous êtes dingues, mais je vous suis ! ». Depuis le générique à la Saul Bass qui se réfère à Alfred Hitchcock, il a accompli un travail formidable.

Christophe Jankovic : Un travail formidable parce qu’il est pratiquement invisible. Notamment dans la colorimétrie car le noir et blanc du film se décline en noirs chauds, en noirs froids, en gris pour Blutch… Les nuances sont nombreuses. Essentiel que l’étalonnage soit gérer non pas individuellement mais sur l’ensemble, de manière à ce que pour un même épisode découpé en plusieurs morceaux, celui du Marquis surtout, le noir et blanc évolue aussi en fonction du montage, de l’ordre des histoires. Un travail invisible, subtile, mais, si nous l’avions négligé, son absence aurait sauté aux yeux et serait devenu gênante.

 

Tous les auteurs que vous avez contacté ont-ils répondu présent ?

Valérie Schermann : Tous étaient partants, mais certains n’ont pas pu, par manque de disponibilité. Les Dupuy-Berberian notamment, et aussi Chris Ware qui, en revanche, nous a mis en contact en contact avec Charles Burns. Au départ, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud devaient également travailler sur Peur(s) du noir. Ils ont d’ailleurs apporté la dimension politique, contre toutes les dictatures, que nous recherchions. Le rapide feu vert donné à la production de Persépolis nous les a enlevés !

 

Comment s’est opérée la sélection des histoires qui constituent Peur(s) du noir ?

Christophe Jankovic : Nous avons ajusté le tir au fur et à mesure. Au départ, entière liberté pour tous les auteurs ! Et tous, sans concertation, sont partis dans des récits en noir et blanc. A l’époque, le film ne portait pas encore le titre de Peur(s) du noir, mais plutôt quelque chose comme Même pas peur ! Finalement, le choix de Peur(s) du noir découle des premiers dessins que nous avons réunis, tous en noir et blanc. A chacun de travailler sur ses propres peurs, d’en irriguer un scénario, non sans une contrainte d’ailleurs : que chaque auteur soit aussi son réalisateur. L’idée à la base du projet ; il s’agissait que des auteurs de bandes dessinées développent, adaptent leur univers en animation. Pas aussi évident que cela y paraît. Blutch a, par exemple, travaillé très longtemps sur les différentes approches graphiques animées de ses dessins.

Valérie Schermann : Concernant le personnage du Marquis, Blutch a dû tout essayer. Le fusain, le feutre, le crayon papier, le pastel.. Il a finalement opté pour un style très gravure.

Christophe Jankovic : Chacun a beaucoup expérimenté, appris même. Sur la base de son story-board, Charles Burns a jugé que l’animation ce n’était pas aussi compliqué, qu’il n’y avait pas de quoi en faire une montagne. « Ca coule bien, je le sens bien » disait-il alors, avant de s’apercevoir, à l’étape suivante qui consiste à dégrossir l’animation sous forme d’une sorte de diaporamas et à ajouter la voix des comédiens, que ça ne fonctionnait pas du tout, que la logique cinématographique répondait à d’autres règles. Non sans enthousiasme, Charles a découvert à quel point les modalités du récit différaient entre la bande dessinée et le cinéma d’animation. Trouver la technique la plus adéquate à ses dessins fut l’une des grandes difficultés du projet. Finalement, nous avons opté pour la 3D. A chacun la technique qui lui permette d’exprimer au mieux son univers graphique. Pour Richard McGuire, nous avons associé le purement numérique relayé par une animation traditionnelle. Un traitement spécifique à Peur(s) du noir.

Valérie Schermann : A Prima Linea, nous ne cultivons aucun à priori. La technique s’adapte à ce que nous voulons faire, et non le contraire. Le poste « recherche et développement » occupe une place importante dans la société.

 

Ce qui est, plus encore, le cas des dessins de [l perso 202603]Pierre Di Sciullo [/l]qui assure les liaisons entre les histoires, ces moments où parle [l perso 11837]Nicole Garcia[/l]…

Christophe Jankovic : Pierre Di Sciullo n’est pas un artiste qui travaille sur le récit et c’est justement pour cette raison que nous l’avons associé à Peur(s) du noir. Néanmoins, cela nous semblait intéressant d’avoir son point de vue sur la peur. Une approche abstraite, voisine de Georges Pérec. Paradoxalement, les ruptures, les sourires qu’il amène contribue à la cohérence, à la cohésion de l’ensemble.

 

Le nombre de récits qui se chevauchent et d’épisodes de liaison indique un gros travail de montage sur Peur(s) du noir…

Valérie Schermann : Un travail effectivement difficile. Maintenant que c’est terminé, tout paraît naturel, couler de source, mais cette apparente simplicité a nécessité que nous passions par plusieurs essais de montage. Selon que nous mettions les épisodes de Pierre Di Sciullo au début ou à la fin, cela changeait l’esprit, le sens de tout de film. Délicat aussi de commencer par lui, dans la mesure où son graphisme peut surprendre au point d’éluder complètement la voix de Nicole Garcia. Pendant un an, nous avons accumulé pas moins de sept ou huit tentatives de montage avant de trouver une formule satisfaisante, ceci dès le premier stade de l’animation, au niveau du story-board avancé.

 

A vous entendre, il apparaît évident que le travail sur Peur(s) du noir a nécessité de gros efforts…

Christophe Jankovic : Deux ans de travail d’autant plus important, intensif que les chaînes françaises de télévision n’ont pas été d’un grand soutien. A part Canal +, pas même Arte, dont c’est pourtant la vocation, n’est entré dans la production.

Valérie Schermann : Si la réalisation de Peur(s) du noir a été dure, c’est aussi par manque de moyen. Ce film tient de l’artisanat, du « fait à la maison ». Pas question cependant de sacrifier à la qualité, même si les restrictions nous ont conduit à des mesures drastiques. A deux excellents animateurs au lieu de dix, ce qui rallonge d’autant les délais. Peur(s) du noir a coûté deux fois moins chers que Persepolis qui ne roulait pas autant sur l’or. Nous espérons maintenant que Peur(s) du noir marche suffisamment pour qu’il ouvre la porte à d’autres projets originaux, anticonformistes. Le drame du cinéma français d’ailleurs ; on se plaint que tous les films se ressemblent, mais dès qu’on ambitionne quelque chose de nouveau, qui sorte des sentiers battus, personne ou presque n’est prêt à prendre le risque de participer à son financement.

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