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Tokyo !

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Leos Carax, le fils maudit du cinéma français

  • Tokyo !Entre Pola X (1999) et le segment « Merde »du triptyque Tokyo ! (2008), Leos Carax n’avait rien tourné. Neuf années de silence que l’enfant prodigue, chéri et inclassable du cinéma français rompt avec une pochade satirique et provocatrice, défiant toutes les lois du bon goût et du politiquement correct. Salué par les uns (Libération en tête), conspué par les autres, ce court-métrage à nul autre pareil relance le débat sur la personnalité unique du cinéaste, l'un des moins prolixe qui soit (quatre longs-métrages et trois courts en vingt-huit ans), mais aussi l'un des plus talentueux.

     

Par Xavier Leherpeur (12/10/2008 à 11h28)
Une personnalité secrète…

Il n’aime pas les interviews, n’en accorde que très peu, joue volontiers les agoraphobes et n’est guère à l’aise dans l’exercice de la promotion. Leos Carax n’a jamais cherché à plaire et à flatter. Ses films parlent en revanche de lui, le dévoilant beaucoup plus que ses rares entretiens. On a beau fouiller de fond en comble la bibliothèque internet, on ne déniche guère de lui que quelques rares prises de paroles. Et lorsqu’il accepte de la prendre, les phrases s’interrompent, la pensée vagabonde, rendant souvent le discours confus et difficile à suivre. Une introversion qui se retrouve jusque dans son comportement et son physique, Carax abordant une allure de jeune étudiant timide et dépassé par les événements, au regard fuyant et au cheveu en bataille. Un rockeur rêveur, écorché vif, entre Andy Warhol et Velvet Underground.

 

… Mais une ambition démesurée

Premier paradoxe, ce frêle garçon est pourtant en 1991 à la tête en d’un des chantiers cinématographiques les plus pharaoniques de notre histoire. Avec Les Amants du Pont-Neuf, le nouveau génie du septième art hexagonal parvient à faire exploser les limites de son budget alloué, passant de 36 millions de francs (une somme conséquente pour l’époque) à celle, astronomique, de 200 millions (soit environ 30 millions d’euros).

 

« Moi je tourne longtemps, c'est ça qui fait que mes films sont chers, mais... quand on tourne comme ça longtemps, c'est-à-dire des mois plutôt que des semaines, la vie s'engouffre là-dedans, avec tout le bordel qui accompagne ça... et je me suis rendu compte que c'était volontaire. »

Il fait entre autres caprices entièrement reconstruire le Pont-Neuf près de Montpellier après avoir pourtant filmé pas mal de prises de vue dans la capitale, mais qu’il désavoue par la suite. Leos Carax est un éternel insatisfait. Un perfectionniste multipliant les prises à l’infini (on évoque jusqu’à cinquante prises différentes), y compris pour des séquences secondaires. Les producteurs jettent l’éponge les uns après les autres, mais le cinéaste garde le cap de ses exigences et parvient à voir satisfaits les moindres de ses desiderata.

 

Les premières images sont annonciatrices d’une merveille de poésie mais déjà la fronde gronde et les critiques s’accumulent. Le film sort dans un climat de défiance, voire d’hostilité, et le public rechigne. C’est un échec (relatif toutefois, avec 900 000 entrées ce qui aujourd’hui serait un bon résultat) et le film rentre en ligne droite dans la catégorie des œuvres maudites. Et Carax se voit affublé (à tort ou à raison) d’une réputation funeste qui aujourd’hui encore le poursuit : celle de la mégalomanie.

 

Le cinéaste qui aime les acteurs…

Jouer avec Leos Carax, c’est la certitude pour un comédien de sortir des sentiers battus, d’aller vers un inconnu fait de surprises souvent merveilleuses et d’expériences humaines extrêmes.

« Les comédiens, moi je les choisis (…) C'est-à-dire, c'est à peu près mon seul travail. »

Il n’a pas son pareil pour deviner en eux des zones d’ombre et de complexité qu’il sait parfaitement révéler à l’écran, travaillant et sublimant ambivalences, forces et faiblesses, beauté et fragilité. Un travail d’orfèvre, exigeant, souvent douloureux. Mais il faut reconnaître que, débutants ou confirmés, Leos Carax leur offre souvent leurs plus beaux rôles. Citons pour mémoire : Mireille Perrier dans Boy Meets Girl, Juliette Binoche ( Mauvais sang, Les Amants du Pont-Neuf) son égérie et muse un temps à la ville comme à l’écran et dont il révélera toute la subtilité de jeu, Julie Delpy (Mauvais sang) et enfin Guillaume Depardieu, impérial et obscur dans Pola X.

 

Mais aussi des ‘stars’ dont il parvient encore après des années de carrière à réinventer la présence comme Michel Piccoli (Mauvais sang) ou Catherine Deneuve (Pola X). Sans oublier celui qui, dès le départ, fut considéré comme son double, le génial Denis Lavant. Une gémellité artistique, digne de celle de Léaud et Truffaut, qui débute avec Boy Meets Girl et se prolonge aujourd’hui, après trois longs-métrages tournés ensemble, avec le segment « Merde » du film Tokyo.

… Et moins les critiques.

« La critique de cinéma est le plus beau métier du monde, après réalisateur de films. La critique doit rêver tout haut le cinéma d'avenir, avec bel espoir, belle hargne, il doit préparer les pistes d'atterrissage pour les ovnis, crier que tout est enfin, déjà, toujours, encore à l'infini possible, vanter le risque et la brutalité, cracher sur les fameuses valeurs et la violence. Il doit être garde du corps splendide, ogre Langlois, producteur poète (…) Mais à présent, elle gère la crise comme tout le petit monde qui s'en nourrit, repère d'anciens combattants et de collabos. »

 

S’ils furent nombreux à applaudir à l’arrivée de ce nouveau talent au début des années 80, la relation d’amour entre les critiques et Carax s’est vite détériorée avec le temps. Si certains lui restent fidèles (à un point parfois d’exagération assez peu objective), d’autres en ont fait systématiquement (et sans être plus constructifs) le symbole d’un cinéma d’auteur incapable de séduire le public, quintessence d’un art introverti et autiste. La présentation de Pola X en 1999 au Festival de Cannes en fut sans doute l’apothéose, entraînant des débats passionnés autour de ce film indéniablement envoûtant mais tout aussi inégal. Un grand film malade, selon l’expression consacrée. A cette nouvelle bataille d’Hernani, on vit d’ailleurs des associations surprenantes, le quotidien de gauche Libération défendant au côté du plus traditionnel Figaro ce moment de pure poésie cinématographique. Et la présentation de Tokyo cette année au Festival ne fit que raviver la flamme des hostilités.

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