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Juno

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La Juno intime de Diablo Cody

  • JunoIl y a encore un an, c'était une ex-stripteaseuse qui remplissait des disques durs de mots crus pour une audience de geeks à la pointe, qui ne juraient que par son blog. Aujourd'hui, c'est Hollywood qui rampe devant elle. Elle, Brook Busey-Hunt, alias Diablo Cody, a eu le nez de signer, pour son tout premier scénario, celui de Juno, petite perle « indé » qui flingue le box-office américain. A 29 ans, la diablesse, nommée à l'Oscar du meilleur scénario est autant ahurie de ce qui lui arrive que confiante en elle, bercée entre joie et tourments. A voir pour la croire.

     

Par Grégory Alexandre (07/02/2008 à 18h03)
Vous venez du monde du blog où, globalement, tout est permis en termes d'écriture. S'asseoir pour écrire un scénario, avec toutes les contraintes que cela implique, ça n'a pas été frustrant ?

Non, j'ai trouvé ça merveilleux. J'ai toujours adoré raconter des histoires, même de manière conventionnelle. Et, bizarrement, avoir une structure a été plutôt libérateur pour moi. En fait, j'aurais dû écrire un film bien plus tôt ! C'est bien mieux que de tenir un blog. Il faut d'ailleurs que j'arrête de blogger, c'est devenu une drogue. Dès que j'éprouve quelque chose, je dois me précipiter sur un ordinateur pour en parler, comme si cette impression, ce sentiment n'était valide qu'une fois que j'ai pu le faire partager sur le Net. C'est d'un exhibitionnisme absolu, et c'est très étrange. Il faut absolument que je recommence à avoir une vie privée !

 

Ecrire Juno, ça a justement été un moyen de sortir un peu de votre propre univers...

Paradoxalement, je dis beaucoup plus de choses sur moi dans Juno que je ne l'aurais fait autrement. Par exemple, quand Juno dit à Paulie [Michael Cera, NDR] qu'elle l'aime, elle le fait avec une franchise et une candeur que moi-même je ne pourrais jamais avoir, même si je le voulais. J'ai trouvé ça très libérateur de m'exprimer à travers d'autres personnages, de faire passer des émotions que je n'ai pas à prendre à mon compte.

 

On doit souvent vous demander quelle est la part d'autobiographie dans Juno...

Oui, et je réponds généralement que même si Juno n'est pas un film autobiographique, le personnage l'est, donc même si je ne suis jamais tombée enceinte, je me retrouve beaucoup dans le personnage.

 

Il paraît que c'est votre manager qui vous a poussée à écrire ce film.

Oui, il m'a « trouvée » grâce à la blogosphère. Je n'avais jamais écrit de façon professionnelle et il m'a offert sa confiance. J'ai toujours eu un faible pour les comédies et les films d'horreur. Quand je vais au cinéma, c'est pour ressentir quelque chose de fort. J'aime être choquée, par exemple, et je veux « choquer » en écrivant des scénarios.

 

On ne peut pourtant pas dire que Juno soit un film choquant, c'est au contraire une comédie douce-amère plutôt sensible !

C'est pour ça que je suis encore sciée de l'avoir écrite ! (rires) Ça ne reflète pas tant que ça ma sensibilité... Je devais être possédée ou quelque chose comme ça ! (rires) J'ai du mal à me dire que j'ai pu écrire quelque chose d'aussi gentil parce que je suis une vraie malade dans la vie. Ou bien alors, sous l'apparence de salope barrée que je me donne, il y a un Bisounours qui sommeille... C'est ce que Jason Reitman [le réalisateur du film, NDR] me dit toujours. Et c'est vrai que je partage tout dans la vie, trop sans doute, je ne garde rien pour moi. Il faut que cela change aussi.

 

Juno grandit et mûrit à mesure que l'être qu'elle porte en elle grandit. D'où vient cette idée ?

Pour moi le concept même de la grossesse est intrigant, voire carrément flippant. Ce ventre qui grossit... (elle réfléchit longuement)... c'est peut-être... (encore une longue hésitation) l'écho du sentiment étrange que j'éprouve de ne pas me sentir entièrement femme. Etre enceinte, pour moi, c'est la quintessence de la féminité, et cela m'obsède parce que je ne sais pas si je serais capable de trouver en moi cette essence-là. Le jour où je tomberai enceinte, ça va être très, très étrange ! Mais c'est vrai que je me suis toujours plus sentie mec, je ne sais pas comment exprimer ça autrement.

 

Le striptease, c'était une manière de chercher la « vraie » femme en vous...

C'est vrai, c'est ce que j'essayais de faire, et c'est justement cette expérience qui m'a fait réaliser que j'étais beaucoup plus masculine que je ne le pensais. D'ailleurs, j'aime beaucoup Ellen Page parce que je me vois en elle, elle a aussi ce côté masculin très fort.

 

Le personnage de Juno vient d'un monde très traditionnel, rustique, très « american way of life », mais elle passe sa vie à se créer son propre univers, la marge dans laquelle elle se sent bien. Il y a vraiment une collision entre deux mondes...

Ma famille est très traditionnelle, et comme Juno, j'ai toujours été rebelle, je me suis toujours battue contre le monde entier. On m'a envoyée dans des écoles religieuses, j'ai longtemps dû me plier à toutes sortes de conventions, mais, aujourd'hui, je sais que je dois beaucoup à ça : la répression, la torture mentale qui s'exercent dans les banlieues américaines sont les ferments d'une bonne partie de l'art de ce pays. Quand, dans la pénombre, jaillit soudain un rai de lumière, c'est comme si un barrage se brisait. Si j'avais grandi au sein d'une famille cool, hyper permissive, au final je serais devenue inintéressante au possible.

 

Vous n'en voulez donc pas à vos parents aujourd'hui.

Non. Ce sont des gens gentils, ils m'ont juste élevée sans me donner une idée de l'étendue des possibles d'une vie. Pour eux, la mienne était déjà écrite à l'avance, le mariage, les enfants, j'étais dans un moule étroit. C'est en grandissant que j'ai compris qu'il y avait plusieurs chemins. A 14 ans, j'ai découvert le punk-rock grâce à un type, le premier qui ait jamais montré de l'intérêt pour moi. Forcément, ça a changé ma vie. Découvrir le sexe et le punk-rock le même mois, ça ne peut que changer une vie ! (rires) Et puis j'ai commencé à lire de la littérature transgressive, Salinger, Kurt Vonnegut, Tom Robbins, Vol au-dessus d'un nid de coucous... A partir de ce moment-là, j'ai toujours tenu un journal. J'écrivais tous les jours, ça a duré des années. Je suis même devenue graphomaniaque pendant un an, c'était une maladie, j'écrivais constamment. Il n'y a pas une seule émotion ressentie à cette période-là que je n'aie couchée sur papier. Aujourd'hui quand je relis ça, je trouve ça dégueu ! Comment j'ai pu être cette fille ? Je mourrais de honte si quelqu'un décidait de publier ça un jour... Tous ces journaux dorment dans un carton chez mes parents et je ne veux plus en entendre parler. Si je m'écoutais, je crois bien que je brûlerais tout.

 

Vous êtes-vous facilement libérée du scénario de Juno, une fois terminé ? Aucun symptôme de dépression post-partum ?

Quand on écrit son premier scénario, franchement, on ne peut pas imaginer qu'il va s'incarner un jour. Alors quand l'option a été posée sur le scénario, j'étais comme une folle, je me suis vue leur donner le bébé en leur disant : « Faites ce que vous voulez avec, je vous fais entièrement confiance. Vous voulez en faire un film, ça m'arrange, ça veut dire que je n'aurais peut-être plus jamais à être secrétaire. » Franchement, ils en auraient fait le film le plus nul de la Terre, je m'en foutais. Je voulais juste quitter mon petit boulot et devenir écrivain. L'ironie, c'est que le scénario a été filmé tel quel, ils n'y ont rien changé. Aucune trahison. Aucune. Tout s'est fait dans le respect, l'harmonie, l'amour, et je ne sais pas si je pourrais jamais retrouver la symbiose artistique que j'ai partagée avec Jason Reitman.

 

Vous aimeriez réaliser vos films ?

Oh que oui. Souvent, je mens à la presse en disant : « Oui, pourquoi pas, c'est une idée... », alors qu'en fait j'en ai tellement envie que ça me fait presque mal ! Mon premier film sera un film d'horreur, mais complètement tordu.

 

Vous faites partie de la première génération d'artistes issus du monde du Net et reconnus directement. Vous avez le sentiment d'être une pionnière ?

Parfois oui, mais on vient de loin : écrire en ligne, blogger, c'est souvent mal vu par les « professionnels », qui y voient un univers cheap. Peut-être parce que tout le monde peut le faire... Aujourd'hui, je suis parfois gênée de constater que je suis la fameuse « bloggeuse-qui-a-écrit-le-fim-qui-cartonne ». Je me considère comme scénariste à part entière. Je ne renie rien, c'est ce qui m'a ouvert toutes les portes, mais quand j'ai commencé à blogger, en 2001, le format était encore relativement neuf, et les gens qui bloggaient le faisaient foncièrement pour le plaisir de l'écriture. Il me semble qu'à ce moment-là, les textes étaient de meilleure qualité, c'était une forme d'édition à compte d'auteur. La quantité a, peu à peu, fait baisser la qualité. Cela dit, au début, que je sois lue par cinq personnes ne me posait aucun problème. C'est quand j'ai compris que j'avais un « public » que je me suis mise à m'en préoccuper. Il fallait que j'écrive un truc drôle, neuf à chaque fois. Aujourd'hui, je n'en peux plus, ce n'est plus un hobby pour moi, c'est une addiction, et il faut vraiment que j'arrête parce que je ne veux plus être identifiée pour cette seule activité.

 

Comment tout a-t-il commencé ?

Je ne sais pas. Je devais m'ennuyer. De toute façon, tout ce que je fais, je le fais parce que je m'ennuie. C'est vrai ! Je fais toujours un truc parce que je n'ai rien de mieux à faire. Et pourquoi pas, au fond ? Je suis plus une réactive qu'une pro-active.

 

Et là vous êtes à Paris, reçue comme une star, pour parler de votre scénario qui va aux Oscars...

Franchement, je ne croirais pas mon histoire si on me la racontait. Cela ferait un film parfaitement inepte tant il paraîtrait artificiel. Tout cela n'a vraiment aucun sens.

 

>> Aller sur The Pussy Ranch, le blog de Diablo Cody

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