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Quatre nuits avec Anna

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Jerzy Skolimowski, le plombé polonais

  • Quatre nuits avec AnnaIl est patent que chaque individu est le reflet du contexte géographique, social et politique dans lequel il grandit, et aussi au sein duquel – en particulier dans le cas des cinéastes de l’ex-bloc soviétique – il commence à s’exprimer. Le cinéaste polonais Jerzy Skolimowski illustre bien cette évidence. Son parcours personnel et artistique est indubitablement marqué par le rapport ambigu et passionnel qu’il entretient avec son pays d’origine. Même si, au final, son œuvre est à la fois traversée par des films franchement autobiographiques, et d’autres (adaptations littéraires, scénarii orignaux) de facture plus fictionnelle. Portrait en forme de parcours chaotique, à l’occasion de la sortie de son dernier opus majeur, Quatre nuits avec Anna.

     

     

Par Xavier Leherpeur (03/11/2008 à 11h37)
Les premières années

Né en 1936, son enfance est marquée - meurtrie serait un terme plus adéquat - par la Seconde Guerre mondiale dont sa patrie, plus qu’une autre, subit les affres. Entre un père résistant abattu par les soldats nazis, une maison d’enfance détruite par les bombes et une mère ayant eu le courage de cacher des juifs, le jeune Jerzy se souvient pourtant avoir du jouer la ‘comédie’ des apparences en acceptant par exemple des sucreries de la part des occupants afin de ne pas éveiller les soupçons. L’école est le premier terrain de ‘jeu’ de ce futur scénariste, acteur et cinéaste, ce qui vaut au garnement d’être régulièrement renvoyé des établissement scolaires.

 

Son parcours d'étudiant lui fait d’abord suivre des cours d’ethnologie et de littérature (ce qui le conduira d’abord à passer par la case documentaire). Ce jazzman accompli intègre l’école de cinéma de Lodz où il se lie d’amitié avec Roman Polanski, pour lequel il signera le scénario du Couteau dans l’eau en 1962. Il est aussi l’auteur du script des Innocents charmeurs d' Andrzej Wajda, film où il interprète, pour l'occasion, un boxeur.

 

Les années de censure

A la fin des années 60, Jerzy Skolimowski est un scénariste reconnu, et il incarne aux côtés de ses compagnons une nouvelle vague cinématographique. Son écriture, lucide et volontiers acide, évoque ses contemporains et les mœurs communistes. La récurrence du thème de la solitude, du rapport conflictuel entre l’idéal et la réalité, entre la conviction et sa concrétisation, le tout avec ce goût de l’exaltation que l’on retrouve souvent dans la littérature polonaise, marque son style naissant. Ses premiers films ( Signes particuliers : néant, Walkover, La Barrière) attestent de son irrévérence et de sa liberté de ton. Mais l’interdiction de Haut les mains en 1967, charge pamphlétaire contre la société polonaise, le pousse à quitter sa terre natale. Il parvient à en terminer le tournage, mais hélas le film ne sera pas visible avant 1981.

 

Débute alors une odyssée européenne qui le conduit d’abord en France ( Le Départ avec Jean-Pierre Léaud) puis en Allemagne ( Deep End) et enfin en Angleterre où il signe Le Cri du sorcier (percée pertinente dans le registre horreur) et surtout Travail au noir (1982), sur le déracinement et la solitude d’un groupe d’ouvriers polonais en Grande-Bretagne. Une œuvre majeure dans sa facture, mais surtout dans son engagement social. Film suivi en 1984 par Le Succès à tout prix, opus plutôt amer où il n’est pas difficile à travers le personnage principal (un metteur en scène de théâtre polonais en exil) de reconnaître le cinéaste.

Les années américaines

Il s’installe au début en 1984 aux Etats-Unis, terre plus d’exil que d’asile, où il ne parvient ni à s’imposer ni à concrétiser ses projets. Le Bateau-phare, en dépit de son casting ( Robert Duvall, Klaus Maria Brandauer), ne convainc pas (une injustice flagrante car le film mérite vraiment le détour). Pas plus que son adaptation du livre de Tourgueniev, Les Eaux printanières, film en costumes où on le devine peu à l’aise. Et encore moins Ferdydurke, d’après l’œuvre de son compatriote Witold Gombrowicz. Débute alors une période de silence (plus de seize ans) plus ou moins volontaire au cours de laquelle il se consacre surtout à une autre de ses passions artistiques : la peinture. « Ces seize années sont le temps qu'il m'a fallu pour me remettre sur pied après mon dernier film. Ferdydurke a été pour moi la prise de conscience que j'étais sur un chemin qui ne menait nulle part, le témoignage exemplaire de la manière dont Hollywood parvient plus ou moins subtilement à vous corrompre. Après ça, je me suis mis tout simplement à peindre, à en tirer une satisfaction supérieure, parce que plus immédiate, à celle du cinéma et à avoir la chance de pouvoir vivre de ma peinture. » (Le Monde, entretien avec Jacques Mandelbaum du 15 mai 2008).

Le retour au pays et à l’inspiration originelle

2008. Quatre nuits avec Anna fait l’ouverture de la prestigieuse Quinzaine des réalisateurs cannoise, qui souffle ses quarante bougies. L’histoire d’un employé autrefois témoin d’un viol, pris de passion pour Anna, infirmière, se mettant à l’épier et, la nuit venue, à se glisser dans sa demeure. Une fable sur la culpabilité où le voyeurisme, métaphore du cinéma, est l’instrument douloureux d’un désir exprimé, violent et impérieux mais interdit et inassouvi. Une œuvre magistrale dans son approche stylistique, coup de cœur de l’ensemble des festivaliers, signant avec un film en apparence modeste le retour à 72 ans et en très grande forme d’un des grands noms du cinéma européen. Où le cinéaste renoue avec la dimension spécifiquement polonaise de son approche et de son inspiration : « La Pologne est un pays assez surréaliste. Le surréalisme renfermant à la fois un côté ridicule et un côté tragique. »

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