Lust, Caution |
Titulaire de l'Oscar pour Le Secret de Brokeback Mountain, remis de l'échec relatif de Hulk, Ang Lee explore dans Lust, caution les dessous incandescents d'une histoire d'amour entre une résistante et un collabo qu'elle doit entraîner dans un piège. Une forme délicate, épineuse de mélo pour le réalisateur de Tigre et dragon, de Garçon d'honneur et de Raison et sentiments, artiste irrésistiblement attiré par les expériences inédites.
Beaucoup de choses ! Un passage du livre m’a renvoyé à ma propre existence. Lorsque l’héroïne se retrouve, un peu par hasard, sur la scène d’un théâtre et que cette expérience transforme à jamais sa vie. Comme ce fut aussi mon cas. Une coïncidence d’autant plus troublante qu’elle sort ensuite du théâtre, auprès de ses amis et, sous une pluie battante, tous partent dîner. C’est exactement ce que j’ai connu ! J’avais aussi dix-huit ans et, brutalement, j’ai eu la même révélation de ce que j’étais vraiment !
Le roman d’ Eileen Chang m’a également fasciné parce qu’il prend radicalement le contre-pied de la littérature chinoise qui, généralement, affiche un grand patriotisme. Pas Lust, caution ! Sa manière, directe, d’aborder la sexualité féminine m’a également attiré, bien que cet aspect de l’histoire m’effrayait un peu. En clair, j’ai trouvé dans le roman tout ce que je recherchais. Un peu plus même…
Non, pas trop. J’ai découvert le livre il y a trois ou quatre ans. Le succès et l’Oscar du Secret de Brokeback Mountain m’ont soudain permis de le concrétiser. Je ne crois pas que cela aurait été aussi rapide et facile dans d’autres circonstances. J’ai profité de l’occasion.
Pour être franc, je n’ai pas immédiatement eu l’intention d’adapter Eileen Chang. Le livre est si bon, si puissant que je craignais de le porter à l’écran, de peur de tout rater. Je savais qu’elle avait attendu plus de vingt-cinq ans à écrire le livre, qu’elle y parlait beaucoup d’elle-même sous couvert d’un autre personnage. Pendant quelque temps, le roman m’est même sorti de l’esprit.
La candidate que nous avons retenu sur 10.000 autres ! Une inconnue, une novice dans la comédie. J’ai auditionné de nombreuses comédiennes connues, à Hong Kong et à Taïwan, mais Tang Wei collait davantage au visage que je recherchais. Surtout pas à un visage à l’ovale parfait, à de grands yeux… Je ne voulais pas d’une vedette pour le rôle, car elle ne m’aurait pas donné ce que je recherchais. Dans les scènes d’amour surtout. Elle serait même allée à l’encontre de mes intentions et aurait demandé un maquillage là où je m’en voulais pas.
Oui. C’est même un traître, un tortionnaire. Jamais, je n’ai redouté que Tony refuse ma proposition. Pour un comédien de sa classe, il est impossible de résister à une histoire pareille. J’ai commencé par lui résumer brièvement le script. Toujours très poli, timide comme il l’est au quotidien, il a attentivement écouté, sans réagir. Ce n’est que le lendemain qu’il m’a appelé pour me dire « oh, mais j’en ai peur de cette histoire ! ». Il en avait certes peur, mais le personnage lui avait déjà jeté le grappin dessus. Impossible de s’en détacher ! A ce niveau, je lui ressemble : j’ai besoin que les choses me fassent un peu peur pour qu’elles m’intéressent, me motivent de manière à ce qu’un film naisse.
Là, je l’ai joué fourbe. Je ne lui ai parlé des séquences les plus chaudes qu’au dernier moment. A la lecture du script, il est difficile de deviner ce qu’elles donnent à l’écran. J’y suis donc allé sur la pointe des pieds, étape par étape. Malgré ses craintes, Tony a compris qu’il y avait là un défi à relever et il l’a fait. Un gros travail sur soi, d’autant plus que l’incarnation du personnage de Mr. Yee change suivant les circonstances. Nu, au lit avec une femme, il doit perdre son self contrôle, se révéler. Quelque chose de pas évident que j’ai demandé à Tony de souligner dans son jeu.
Si les séquences d’amour charnel ont été délicates, Tony a surtout souffert des dialogues en mandarin, l’usage du cantonais lui étant beaucoup plus familier à l’instar de la majorité des Chinois. Il y avait un peu touché par le passé, mais brièvement et ensuite doublé.
En tant qu’être humain, on peut comprendre, accepter son attirance pour Wong Chia Chi, mais il faut jamais perdre de vue que c’est un salaud, un criminel de la pire espèce. Certains spectateurs éprouvent de la compassion pour lui, surtout dans le final. Là franchement, je ne les suis pas…
Dans un drôle d’état ! Personne n’a aimé tourné ces scènes et c’est aussi pourquoi nous les avons filmées au tout début des prises de vues, pendant douze jours. Elles n’étaient pas précisément décrites dans le scénario et nous les avons élaborées au jour le jour. Un processus douloureux, inconfortable dans lequel nous avons dû extraire un plaisir. Curieusement, les scènes de sexe m’ont permis d’avoir une idée plus claire, plus précise de la suite du film. Tout s’est bâti autour. Pour Tang Wei, c’était d’autant plus nécessaire que l’on commence par ses trois scènes qu’elle est une comédienne débutante. Contrairement à Tony Leung auquel il fallait seulement quelques réajustements de temps en temps, elle avait besoin d’un coach. Pour interpréter pleinement le rôle de Wong Chia Chi, elle devait abandonner son innocence et se confronter au plus dur. Difficile mais indispensable pour pouvoir donner ensuite la réplique à Tony Leung. Elle avait encore besoin d’être stimulée, de cumuler davantage de prises pour être juste. En deux ou trois semaines, ses progrès ont été fulgurants.
La direction des comédiens a d’ailleurs constitué l’aspect le plus difficile de mon travail sur Lust, caution. S’il aurait été facile de les diriger séparément, il était nettement plus dur de les diriger ensemble, d’harmoniser leur jeu.
La texture du film est très chinoise, la psychologie et le comportement des personnages aussi. Par contre, les thèmes qu’il aborde sont universels et l’histoire, dans ses grandes lignes, pourraient se dérouler n’importer. Ironiquement, nous avons tourné de nombreuses séquences dans l’ancienne concession française de Shanghaï. Ce qui renvoie à l’Occupation dont vous parlez….
Oui, je comprends. L’authenticité des scènes d’amour, une passion obsessionnelle, la violence des rapports, l’époque de l’histoire aussi… Il existe bien des points communs. Davantage qu’avec Le dernier tango à Paris auquel certains comparent Lust, caution. Je me demande bien pourquoi ! Les scènes d’amour de mon film ont une autre fonction de celles de L’empire de sens dont les personnages se détruisent par le sexe : elles permettent aux amants de mesurer à quel point ils peuvent avoir confiance l’un en l’autre. De plus, l’héroïne de L’empire est une sorte de femme araignée. Pas la mienne, Wong Chia Chi, qui connaît un destin radicalement opposé.
Paradoxalement, les années 20 et 30 gardent une sorte d’ aura romantique, mais si l’Occupation japonaise et la collaboration de certains avec l’envahisseur demeurent encore un tabou, un sujet interdit. Surtout pour les générations les plus anciennes. Seuls les plus jeunes commencent à en discuter.
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