Se connecter | Créer un compte



Il y a longtemps que je t'aime

Ajouter à mes films favoris
 

Les soeurs de Philippe Claudel

Par Marc Toullec (26/09/2008 à 09h29)

 

Bien plus qu’à la ville, la ressemblance à l’écran entre Elsa Zylberstein et Kristin Scott Thomas est frappante. On dirait vraiment deux sœurs…

Ce n’était pourtant pas mon premier souhait, de rechercher cette ressemblance. Si j’ai écrit le rôle de Léa pour Elsa Zylberstein que je connaissais un peu et avec laquelle j’avais envie de travailler, je n’avais aucune comédienne à l’esprit pour Juliette. Du moins au stade de l’écriture. Ce n’est que plus tard, lorsque le film est devenu une réalité, et que la préparation du tournage s’est amorcée, que j’ai fait défiler les visages dans ma tête. Je me suis arrêté sur celui de Kristin Scott Thomas, une actrice que je considère comme sous-employée dans le cinéma français. Jamais, elle n’y a obtenu de rôle de premier plan et son image restait trop glamour. Je la savais excellente comédienne, capable d’incarner un personnage profond et dur. Je lui donc fait porter un exemplaire du scénario. Très vite, nous nous sommes rencontrés. Peu de temps après, j’ai réuni Kristin et Elsa pour une séance de lecture et c’est à ce moment-là, en prenant des photos, que j’ai été frappé par une ressemblance que je n’avais pas préméditée. Curieusement, on ne peut pas vraiment parler de ressemblance physique, mais de certains traits communs. Grâce à certains cadrages, je les ai encore accentués sur le plateau.

 

De quelle impulsion est né Il y a longtemps que je t’aime ? On a le sentiment d’une tragédie arrachée à un fait divers…

Ce n’est pas le cas. Je ne m’inspire jamais de faits divers ou d’histoires que j’entends. Il y a longtemps que je t’aime puise plutôt dans une synthèse d’émotions, de perceptions et d’interrogations que j’ai connues. Ayant moi-même travaillé dans l’univers pénitentiaire pendant dix ans, j’ai entendu de nombreuses histoires de souffrance, des drames… J’ai aussi vu comment le système carcéral pouvait broyer l’être humain, ceci sans que je porte de jugement sur ce qui a conduit ces personnes derrière les barreaux. J’ai également ressenti le besoin de m’approcher de l’univers féminin, à l’opposé de mes romans, qui sont très masculins. Au singulier, au pluriel… Je n’en savais rien au départ. Puis sont arrivées ces deux sœurs, l’expérience de la prison, cette vie secrète… Tout s’est synthétisé, formé peu à peu.

 

Pourquoi le personnage de Juliette garde-t-elle le secret des circonstances exactes de l’assassinat de son fils ?

Juliette le dit assez clairement dans le film : il ne faut pas chercher d’autres explications. Quand sa jeune sœur lui fait le reproche de son mutisme, d’avoir tout gardé pour elle, elle lui répond que la révélation de la vérité n’aurait pas soulagé la souffrance de la perte de son enfant. Du coup, elle s’est elle-même condamnée, enfermée dans sa culpabilité et retranchée de la vie. Une forme de suicide social et familial.

 

Au-delà des deux sœurs, le film charrie des seconds rôles marquants, à l’instar du policier incarné par Frédéric Pierrot…

Je suis de votre avis. Dans, notamment, le cinéma français des années 70, les réalisateurs et scénaristes entouraient les vedettes, les rôles principaux, de personnages secondaires qu’ils ne négligeaient jamais, même quand ceux-ci ne faisaient que passer. J’ai essayé de faire la même chose. Si Fauré, incarné par Frédéric Pierrot, anime quatre ou cinq scènes importantes, d’autres sont moins présents à l’écran, mais n’en restent pas moins essentiels à mes yeux. Comme le directeur de l’hôpital que joue Laurent Claret, la DRH interprétée par Nicole Dubois… Même tous les copains rassemblés autour de la table pour le dîner à la ferme ont leur importance. J’ai pris soin de rencontrer les comédiens, de les choisir pour qu’ils forment une vraie bande d’amis. J’aime aussi beaucoup ça au cinéma, le sentiment de vérité que procurent ces groupes, ces bandes habilement constituées.

 

La scène finale tombe brutalement, comme un couperet et sans la préparation d’une poussée dramatique progressive. Ça peut déconcerter…

Je tenais à ce que le spectateur ressente sa violence, son aspect carthartique… Il y a longtemps que je t’aime partant sur un certain engourdissement en mettant en scène une femme pratiquement morte à l’intérieur, il fallait à un moment qu’elle libère sa parole, qu’elle sorte d’elle-même. Un processus qui court pendant tout le film, qui se développe au contact d’une sœur, de l’amour d’une famille. Pendant des années, Juliette s’est murée, drapée dans une noirceur et, peu à peu, quelque chose se lézarde en elle. Au point de faire exploser les murs de sa prison. C’est ce que montre cette séquence, c’est aussi ce qui justifie la violence des propos que tient Juliette. Il fallait ce choc pour exprimer le traumatisme des deux sœurs.

 

Vous revenez des Etats-Unis où vous avez présenté le film. Comment le public américain a-t-il réagi ?

Comme les Français, mais de manière plus forte, plus intense encore. Les Américains se sont pris cette histoire en plein visage. En France, j’ai assisté à une quarantaine d’avant-premières. Après les projections, le public m’a souvent interrogé sur ma gestion du temps, la construction assez inhabituelle du scénario, les silences… Je crois que, dans l’ensemble, les gens étaient heureux de voir un autre cinéma, différent de celui qu’on leur montre généralement. Un cinéma qui parle d’eux, qu’ils ressentent. Tant pis pour les quelques critiques hostiles au film. De toute manière, autant par mesure de protection que par pudeur, je ne lis pas, je n’écoute pas les critiques. Je procède ainsi depuis mes premiers livres. J’ai même reçu des lettres venant de spectateurs m’annonçant qu’ils s’étaient désabonnés de tel ou tel magazine après la publication d’un papier jugé « abominable ! ».

 

Avec Il y a longtemps que je t’aime, vous abordez pour la première fois la mise en scène. D’un exercice solitaire – l’écriture -, vous passez à un art plus collectif…

Oui, mais l’écrivain ne vit pas forcément en reclus, au fond d’une caverne. Professeur à l’université, je vois beaucoup de gens. Finalement, se produire dans un amphithéâtre et dialoguer avec des étudiants, ce n’est pas très différent du fait d'animer un plateau. Etre auprès des autres et jouer au chef d’orchestre ne sont donc pas des exercices nouveaux pour moi. Dès le premier jour sur le tournage du film, je me suis surpris à me montrer très à l’aise, comme si j’avais bénéficié d’une expérience de plusieurs années. Sans doute parce que j'avais pris le plus grand soin à bien choisir mon équipe technique, notamment parmi des gens que je connaissais. Des gens tous agréables. Important pour moi de tourner dans une atmosphère détendue, dans une ambiance de bonheur partagé par tous.

 

Une atmosphère heureuse en opposition avec le contenu souvent très sombre, très lourd du film…

Un paradoxe et le besoin d’une soupape pour évacuer la tension des rapports entre les personnages, la lourdeur du sujet. Des techniciens m’ont a contrario parlé du tournage ennuyeux de films qui, à l’écran, étaient des comédies hilarantes.

 

Avez-vous actuellement sur le feu un second film comme réalisateur ?

Oui, dans ma tête pour l’instant. Une étape un peu lointaine. La plus importante pourtant. C’est là que tout se fait. Je ne suis pas quelqu’un de pressé. Je fais les choses quand je me sens prêt à les faire. Pas avant. J’attends qu’un sujet m’habite pour le traiter. Pas question de céder à la précipitation, de tourner rapidement un deuxième long-métrage sous prétexte que le premier a été un succès.

Envoyer à un ami Ajouter un commentaire

 
 

Les commentaires des lecteurs

 

Zoom Avant

Zoom Avant

Retrouvez Toutleciné.com sur...

twitter & Facebook