10 000 |
Familier des grosses productions de science-fiction depuis Stargate, Roland Emmerich change sensiblement de registre avec 10 000. S’il demeure dans le blockbuster monumental, il remonte le cours du temps, jusqu'aux balbutiements d'une civilisation où le réalisateur mêle romanesque et vérités scientifiques...
Effectivement, et j’ai pratiquement vu tout ce qui s’est fait auparavant dans le genre. Les qui prétendaient à une certaine véracité dans la reconstitution, à l’instar de La Guerre du feu, les plus fantaisistes à l’image de Quand les dinosaures dominaient le monde… 10 000 mélange d’ailleurs une certaine rigueur scientifique et le pur produit de mon imagination.
J’en ai appris l’existence au moment même où je travaillais sur la préparation de 10 000. Avant, j’en ignorais jusqu’à l’existence. Rahan était surtout pour moi un projet concurrent que menait alors un réalisateur français, Christophe Gans. Piqué au vif, je me suis procuré plusieurs albums que j’ai beaucoup aimés. Par le plus grand des hasards, Rahan et 10 000 appréhendaient la préhistoire sous un même jour. Une vraie coïncidence. Rahan est ensuite tombé à l’eau tandis que 10 000 continuait à avancer.
Si je suis partisan de l’usage des effets spéciaux digitaux, du virtuel, je pense également que rien ne remplace le réel. Je comprends qu’un Speed Racer se déroule essentiellement sur des plateaux pleins d’écrans verts, dans la mesure où son scénario se déroule dans un univers qui n’existe pas, mais pour 10 000, le cadre de l’action existe. Alors, pourquoi s’en priver ? Bon, je vous l’accorde, c’est beaucoup plus dur, inconfortable et, sur le terrain, vous ne maitrisez rien ou si peu. L'apport est cependant inestimable. Le spectateur le sent, comme il détecte les effets spéciaux. Mais, pour prétendre à une certaine authenticité, il y a un prix à payer.
En Nouvelle-Zélande, nous avons connu les pires difficultés avec les conditions météorologiques. Habituellement, vers mai ou juin, il n’y neige jamais. Sauf cette année-là ; il est tombé une neige épaisse, compacte, abondante. Quelque chose d’incroyable. Et que dès la neige fondait, elle se remettait à tomber. En Afrique du Sud, dans la région du Cap, nous n’avons pas eu beaucoup plus de chance. Alors qu’il devait faire très chaud, que tout devait être sec, il n’a pas arrêté de pleuvoir. J’avais parfois l’impression que la nature se vengeait du Jour d’après que j’avais réalisé avant 10 000 ! En Namibie, la météo nous a également réservé quelques surprises. La principale : un brouillard matinal qui ne se levait pas avant dix ou onze heures. Prêts à tourner, nous n’avions qu’à attendre que le soleil apparaisse enfin. Vraiment, les éléments se liguaient contre nous.
Vous auriez dû voir leur tête quand, déjà frigorifiés, ils attendaient dans le froid et que je leur demandais de se débarrasser de leur manteau et peignoir pour courir à moitié nus ! J’en rigole aujourd’hui, mais je dois reconnaître qu’ils ont souffert. Ils n'avaient rien sur eux et la température plafonnait à zéro ou 1° ! Je dois leur rendre hommage. Et ils refaisaient les prises autant qu'il le fallait, sans renâcler.
Oh si. Bien emmitouflé, je m’excusais en permanence : « Je suis désolé, désolé », répétais-je souvent. Finalement, peu à peu, ils se sont habitués au froid. Le corps est ainsi fait : il est certes fragile, mais en même temps il est apte à s’adapter à des conditions extrêmes. La première semaine a été très dure ; les comédiens gelaient sur pieds. Puis, peu à peu, ils s’habituaient, devenaient plus résistants au point que, parfois, ils en oubliaient le froid.
C’est ce qu’on appelle « la théorie de la civilisation perdue », une sorte de pont entre les temps préhistoriques et les débuts d’une société organisée. Il existe des tas d’ouvrages très sérieux sur le sujet. J’en ai lu certains et, parallèlement, mes recherches sur Google m’ont mené à la découverte de surprenantes thèses. J’ai ainsi appris que, selon certains scientifiques, le Sphinx serait beaucoup plus ancien que son âge officiel ; il aurait dans les 7000 ans. Une affirmation qui s’appuie sur des études liées à l’érosion des pierres, de la roche. J’ai beaucoup lu sur le sujet et j’ai intégré le résultat de mes investigations dans le scénario de 10 000. Quelque chose de passionnant. Dans ses ouvrages, il est question d’une civilisation qui, il y a 20 000 ans, a disparu, victime d’une catastrophe, l’Atlantide selon certains… Et ce sont sur les décombres de cette civilisation que l’Egypte antique se serait construite. Des décombres ou, plutôt, grâce aux survivants de cette culture anéantie qui se seraient ensuite répandus dans le monde entier. La mythologie égyptienne parle de dieux qui, pour la première fois, seraient descendus sur terre. Une piste…
Vous savez quoi ? Je m’amuse à tourner ces films gigantesques, ceci depuis les tout débuts de ma carrière. Déjà, pour film de fin d’études cinématographiques, je me suis lancé dans l’aventure du Principe de l’arche de Noé, une histoire de science-fiction qui se déroule dans une station spatiale. Evidemment, je n’avais pas les moyens de mes ambitions, mais j’y suis tout de même arrivé. Depuis, je n’ai pas arrêté de marcher dans cette direction, avec les moyens cependant. Peut-être viendrai-je un jour à une petite production intimiste, mais, pour l’heure, je n’ai aucune idée qui puisse donner un film de ce genre. Toutes les images qui me viennent à l’esprit impliquent des effets spéciaux compliqués. Non, vraiment, je ne passe pas mes journées à tourner en rond, à me ronger les sangs en me disant que je devrais essayer quelque chose d’autre. Je suis heureux de ce que je fais.
J’ai la chance de ne pas être perméable au stress. Il m’en faut beaucoup pour que je commence à m’angoisser. Je dors donc comme un bébé.
Certaines ont effectivement constitué des défis techniques, mais j’aborde toujours les choses sous un angle très pragmatique. On commence par des discussions puis on passe à la prévisualisation des scènes en question. Ce qui donne de petits films que l’on montre ensuite aux comédiens qui, ainsi, ont une idée beaucoup plus précise de ce qu’ils doivent faire, avec quoi ils doivent interagir. Si tout ça doit être précis, je ne bombarde pas les acteurs d’indications, car ça les figerait. Ils doivent, dans le plan, garder une certaine souplesse, stimuler leur imagination. Ce sont ensuite les animateurs qui s’adaptent à leur jeu, à leur gestuelle en créant les animaux préhistoriques. En l’occurrence les mammouths lors de la scène de chasse du début. En clair, les acteurs commandent l’action. Ce n’était pas vraiment possible avec les effets spéciaux mécaniques utilisés il y a plusieurs années, techniquement trop limités pour leur donner une même autonomie.
Vrai, mais c’est absolument nécessaire dans le processus de création, qui est très long, comme pour les mammouths, par exemple. Il débute par un travail d’observation. Observation, étude des mouvements des éléphants, des animaux qui descendent des mammouths ou, du moins, qui appartiennent à la même famille. Ce sont d’après ces données que nous avons construit des maquettes 3D. Un processus d’un an environ. Il a fallu une année supplémentaire pour aboutir à des mammouths qui donnent parfaitement l’illusion de la réalité. Si nous avons maîtrisé assez facilement les mouvements, la musculature, les poils ont présenté de grandes difficultés. Pour que toute la fourrure entre dans une ondulation homogène, il fallait consacrer seize heures à chaque image et chacune seconde demandant vingt de ces images. Le travail atteignait des proportions monstrueuses. D’autant plus que la scène dure six minutes ! Même si nous avons trouvé des astuces pour gagner du temps, les poils de mammouths nous ont bien pris trois ou quatre mois !
Oui, à tel point que Karen E. Goulekas, la superviseuse des effets spéciaux visuels, la redoutait. Il y avait deux bonnes raisons : la scène cumule les deux éléments les plus délicats à maîtriser dans l’imagerie digitale. A savoir l’eau, que nous avons dû créer, et les poils. Toujours les poils !
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