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MR 73

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Olivier Marchal... l'ombre

  • MR 73« Dans la nuit noire de l’âme, il est toujours trois heures du matin », écrivait Francis Scott Fitzgerald. Olivier Marchal a plaqué la phrase en exergue de MR 73, son nouveau film avec Daniel Auteuil. Ancien inspecteur de la brigade criminelle de Versailles, il a la flicaille dans les entrailles. Ses yeux peinent à masquer les coups encaissés par la vie, ceux portés au cœur. Pour panser ses plaies il les met à nu, sur grand écran. Son remède, le ciné. Action !

     

Par Gwen Douguet (12/03/2008 à 11h04)

 

« Dieu est un fils de pute, et un jour je le tuerai »…

C’est la phrase préférée de ma mère.

 

Nullement anodine, est-ce votre relent d’éducation jésuite ?

Je leur dois beaucoup. Je n’ai jamais vu chez les Jésuites des gens d’église, plutôt des hommes de transmission, de savoir, d’une certaine philosophie de la vie. J’ai beaucoup appris avec eux. En pension, j’ai appris à être indépendant. J’étais un adolescent très perturbé c’est pour cela que mes parents m’ont envoyé là-bas. Cela a construit les prémices du jeune homme que j’étais. Je me suis nourri de cette expérience qui a duré trois ans. J’ai découvert le théâtre chez eux. Il y avait une grande culture, celle de l’ouverture d’esprit, je leur dois beaucoup.

 

Alors pourquoi Dieu en ligne de mire ?

Quand je m’en prends à Dieu c’est vraiment au « Bon Dieu » directement. Quand vous arrivez flic à 22 ans et que vous travaillez sur certaines missions, que vous voyez certaines choses, il est naturel de s’en prendre directement à Dieu. Je suis allé au catéchisme, je suis baptisé. Ma mère va beaucoup à l’église et je ne ce comprends pas ce que fait le gros barbu là-haut. Il y a un vrai problème. Il nous a pris pour des cons. Comment peut-on tolérer de telles atrocités, une telle barbarie ? Tous les discours sur l’homme qui doit souffrir pour être meilleur, c’est des conneries. L’homme, peut-être... Mais les enfants n’ont rien demandé. Alors je suis devenu effectivement très virulent face aux hommes d’église, les discours à la con sur la tolérance. Nombre de flics rejettent également le discours bien pensant des hommes d’église ou d’autres que l’on peut voir bien souvent dans les débats télévisés. Les gens qui analysent, critiquent depuis leurs appartements du 7e arrondissement, votent à gauche et qui dès qu’ils voient un mec avec une casquette à l’envers près de chez eux appellent les flics. Tout cela est très marrant. Et ce sont souvent les plus grands donneurs de leçons. Donc il est vrai que nous, flics, avons tendance à nous mettre un peu en marge, hors du monde. A se replier sur nous-mêmes et faire que cette petite tribu essaie tant bien que mal de résister, avec toutes les dérives qui peuvent en découler.

 

Vous dites nous. Vous vous sentez toujours flic ?

Toujours. C’est un lapsus, c’est vrai je dis souvent nous. Bien sûr j’ai démissionné, et je suis aujourd’hui plus artiste que flic. Mais au fond de moi, je sais que mes pensées sont toujours accrochées aux décors dans lesquels j’ai travaillé, aux copains avec qui j’ai bossé, même si l’on ne se voit plus. Chaque rencontre fait remonter trop de choses douloureuses. Mais en même temps, je suis tellement fier d’avoir été flic ! Ce n’est pas un métier anodin. Cela m’a construit en tant qu'homme, m’a prouvé plein de choses sur le courage, le dévouement, l’endurance. Et puis, cela me permet de relativiser tout ce qui m’arrive, d’apprécier encore plus la chance que j’ai d’être au poste auquel je suis dans le cinéma français.

 

Votre en êtes à trois films. Ce triptyque ressemble à un chemin de croix pour évacuer tous vos démons... Vous avez approché de très prés la mort, des cadavres, une espèce de vision de l'enfer …

Oui bien sûr. J’ai côtoyé beaucoup de chagrins, de douleurs. Les trois ans d’apaisement que j’ai eus à l'époque se sont déroulés à la section anti-terroriste. On était dans une police un peu élitiste, avec de belles bagnoles. On partait en Amérique du Sud, sur la Côte d’Azur. On filochait les terroristes, c’était le haut du panier. Il y avait des risques, mais nous avions une autonomie. Après, je me suis retrouvé à faire la nuit pour pouvoir prendre des cours de théâtre. Alors là , on touche le fait divers. Tout démarre à 23 heures jusqu’à 6 heures du matin. C’est que du glauque, Paris par le trou des chiottes. J’en ai pris plein la gueule, mais en même temps j’ai appris. Quand vous vous retrouvez sur des prises d’otages, que vous êtes chef de groupe, qu’il faut raisonner un mec, que vous arrivez à lui faire poser son calibre, et à sauver ainsi ses deux enfants, vous rentrez chez vous gonflé de fierté. C’est très glorifiant. Mais à un moment donné, le métier artistique a pris le pas. J’avais pourtant décroché le stage du RAID, j’allais partir et j’ai refusé. Ce fut une décision très pénible. J’ai mis une semaine avant de dire non, en me demandant où était l’honnêteté, en me posant la question « qu’est-ce tu veux vraiment faire plus tard ?» J’avais presque 30 ans. Avec le raid je fonctionnais avec les fantasmes, je me voyais en noir, dans l’action. Et puis, je me suis demandé si j’allais être heureux, si j’allais pouvoir surmonter la frustration de ne pas avoir été acteur, de ne pas avoir essayé. Etre sur les planches me plaisait plus.

 

Dans vos trois films, la trahison est très présente, de Gangsters à MR 73, les supérieurs sont loin d’être des saints, comme si le parcours du flic combattant face à une hiérarchie qui ferme les yeux, ou pire enfonce, était obligatoire...

Ce n’est pas systématique. Je fustige un petit peu la structure étatique. Je suis choqué de voir que l’on puisse abandonner ou tourner le dos à des mecs qui ont été des bons flics et qui, du jour au lendemain, se retrouvent dans la merde. Le système laisse broyer sans aucune émotion des mecs qui ont des états de service incroyables, qui ont pris des risques. C’est cela que je fustige, cette espèce d’hypocrisie. C’est pas moi, c’est l’autre, c’est là-haut. Tout le monde ouvre les parapluies à tous les étages, mais celui qui trinque est en bas. Quand on voit par exemple l’affaire dont je parle dans MR 73, qu’on laisse ressortir un tel type ! Il a été amnistié alors qu’il est multirécidiviste, a violé, a essayé de tuer des gens. Il sort de prison et six mois plu tard tue une famille, projette d’autres meurtres. Par chance, nous sommes intervenus juste à temps. C’est à cela que je m’attaque. Je trouve impardonnables les gens qui laissent faire ça !

 

Comment vit-on avec toutes ces misères, ses souffrances intérieures ? Ces films ont-ils pour but de vous permettre de respirer ?

Je ne suis pas quelqu’un de très facile à vivre. En même temps je suis un épicurien, j’aime la vie. On vit avec des angoisses. C’est évident que l’on est plus jamais pareil. Une misanthropie, une mélancolie s’installent. J’ai vraiment des grands moments où j’ai besoin d’être seul. Je me lève la nuit, regarde mes enfants dormir et je pleure parce que j’ai peur. J’ai des bouffées d’angoisse. C’est beaucoup de nuits où je ne dors pas, mais cela donne une capacité de travail. Quand je bosse j’oublie, le plateau c’est comme le ring. Je monte sur le ring. Je m’évade, j’écris, je tourne, je suis bien, cela me protège de la vraie vie. C’est compliqué de vivre avec moi, pour ma femme, ceux qui m’aiment. Je suis bouffé de violence, elle est là, en moi. Quand je vois l’injustice, que j’assiste à toute cette vulgarité partout, cela me rend dingue. Je me sens impuissant, j’ai envie de bouffer la terre entière. Toute cette énergie, je la mets dans les films.

 

Dans MR 73, l'alcool opère comme un exutoire, le moyen d’aller dans un autre monde, de tenir le coup...

Cela permet de se confier, d’apaiser, d’anesthésier la douleur. L’alcool ne sert qu’à cela, s’amuser ou s’enfoncer. Dans une espèce de torpeur. C’est un lieu commun. J’ai connu les années 80 ou l’on picolait beaucoup. Mais après le travail. Quand on allait sur les opérations, personne ne buvait, le mec qui était farci de toutes les façons, il restait au placard. Je ne suis jamais allé sur des interventions avec des mecs bourrés. Par contre en fin de semaine, cela partait en java. C’est ce qui amène les divorces, on s’éloigne des siens, l’isolement, on se sent pas compris, on est mieux entre nous. C’est le village de Gaulois qui résiste à l’envahisseur, c’est très tribal comme profession. Il y a une espèce de fratrie, avec tout ce que cela comporte d’individualités très fortes. Chez les flics, contrairement à la Gendarmerie qui est plus militaire, structurée, il y a de tout : des fous, des marginaux, des mecs qui vivent dans leur bagnole, des boxeurs, des sportifs, j’ai connu de tout. Des mecs plus ou moins voyous, des tombeurs de gonzesses, des fous de rallye… Des dingues. Un ancien prof de philo, un ancien légionnaire parti par amour. Cela fait des parcours incroyables, des mecs qui ont une espèce d’envie de marginalité. Ce sont des dingues. C’est aussi pour cela qu’ils sont attachants. Ils rentrent là-dedans par goût d’aventure, et en même temps ils prennent cela pleine gueule. Il arrive alors que le colosse commence à se fragiliser jusqu’au jour où il s’écroule. Il s’en met une…. C’est un métier qui déteint beaucoup

 

 

C’est un métier où il est aisé de se brûler les ailes. Avez-vous été tenté de vous mettre une balle, psychologiquement parlant ?

On y est tous passés. On en parlait l’autre jour avec Simon Michaël ( ancien flic, scénariste des Ripoux, et autres). Il a sucé le canon. Il l’a mis dans sa bouche mais n’a pas appuyé. On aurait perdu un grand scénariste et un grand bonhomme. C’est mon grand frère. J’ai eu une période ou je faisais la bise à la bouteille. J’étais en plein divorce, en pleine remise en question. Il est dur de se rendre compte que vous vous êtes trompé de vocation. Putain, qu’est-ce que je fais si acteur, ça ne marche pas ? Alors l’arme, je la laissais au service. Je ne voulais pas me trouver seul chez moi avec. J’habitais une chambre de bonne pourrie, j’avais emballé mes affaires, j’étais en pleine séparation. Un coup de trop un soir et c’est vite fait. Je laissais donc l’arme dans mon tiroir. Qu’est-ce qui fait que ? Je ne sais pas. Une envie de vivre, une éducation, le désir de ne pas faire de peine à ceux qui restent. Je savais que cela dévasterait mes parents. J’ai tenu. Une force de caractère sans doute. Le suicide est quelque chose de très particulier. Pour avoir perdu deux potes… C’est con ce que je dis, mais on n'aurait jamais cru ça d'eux ! Le suicide va au-delà d’une décision que l’on prend. Il y a un dédoublement de personnalité. Ils ne sont pas là pour raconter, mais je pense qu’à un moment donné, on se détache de soi et c’est celui que l’on ne connaît pas qui va faire que l’on s’en mette une.

 

Vous les connaissiez bien ?

Oui. Franchement c’étaient deux super beaux mecs. Des types qui avaient des aventures incroyables, beaucoup d’humour. Des super flics, avec des enfants. Un des deux nous a annoncé son suicide. Le lundi, il a demandé à ses collègues qui était de permanence le samedi suivant en leur disant : « vous aurez du boulot ». Et il s’est flingué le samedi. L’autre s’est pendu en cellule. Il était tombé pour une affaire. Un play-boy, drôle, un mec d’Aix-en-Provence. Il organisait tout le temps des fêtes, aimait les belles bagnoles. Il traficotait un peu dans des trucs, soi-disant il était accroché dans des histoires plus graves. J’ai bossé avec lui six ans et jamais je n'aurais soupçonné cela. Derrière, c’est passionnant. Bien sûr que c’est tragique et en même temps cela reste beau, car complètement romantique. Dans cette noirceur, et c’est ce que j’ai essayé de faire ressortir dans le film. Ce compagnonnage avec la mort est typique des flics. C’est aussi tellement banalisé. J’ai vu autour de 100 cadavres. Qui aujourd’hui en voit autant, à part ceux qui font la guerre ? Seuls les flics et les militaires en état de guerre voient de pareilles horreurs. Ils se « bastonent », se font ouvrir la tête, prennent des coups de couteau, de calibre. C’est très retiré de la vie normale des gens normaux. C’est pour cela que ça déjante !

 

Qu’est-ce qui vous fait rester en vie quand on a approché la mort de cette manière ?

Maintenant j’ai des enfants, et je leur dois de durer le plus longtemps possible. Je suis un privilégié. Passionné par ce que je fais. J’ai une petite famille. Il y a bien évidemment des hauts et des bas. Rien n’est simple, il est toujours difficile d’être un bon mari, un bon papa, un bon fils, un bon acteur, un bon réalisateur… Tout est compliqué. Il faut simplement essayer d’être moins pire que les autres. Bien sûr j’ai des moments de spleen, des descentes mais c'est parce que le monde me fait peur, m’angoisse. L’homme m’angoisse.

 

Il y a une sacrée réplique dans le film dites par le supérieur de Daniel Auteuil, « quand vous sautez à pieds joints dans la merde vous éclaboussez large »….

Malheureusement c’est pas fini. Je crois que cela va s’étendre. La connerie est sans fin. On a rien inventé. Quand vous lisez Musset racontant que « le monde est un égout sans fond et les phoques les plus informes se tordent et rampent sur des montagnes de fange… » On est au fond, dans la vase et on creuse dessous. On y va encore. Pour essayer de trouver de la merde qui pue encore plus. C’est vraiment terrible. Je suis totalement désabusé.

 

Mais toujours debout ?

A la maison, je déconne tout le temps. Ma femme fait faire les devoirs, je suis plutôt papa déconne. Quand on est dans une civilisation qui tolère les atrocités que l’on fait à des enfants, c’est un monde perdu. Les enfants sont la seule chose de belle sur terre. C’est con ce que je dis, on dirait Sophie Marceau au Festival de Cannes, mais franchement !!! J’ai fait des affaires dans lesquelles les victimes étaient des enfants. Quand je change ma dernière fille, à chaque fois que je lui enlève sa couche, je me dis qu’il y a des mecs pour mettre leur bite dedans. J’ai fait des affaires avec des mecs qui vont sodomiser les mêmes de 18 mois en Thaïlande, ils sont mariés, sont avocats, médecins... Comment voulez-vous qu’un flic reste normal ? On se demande ce qui le retient de lui en mettre une dans la tronche. Alors vous voyez, un changement de couche et tout remonte. Aucun geste n’est normal. C’est terrible de vivre avec cela. Je vous en parle, cela me fait du bien. Mais dans la tête j’ai parfois de grosses crises de larmes. Je pars en sucette. Je suis dans mon bureau tout seul. Je suis dingue, totalement parano. Alors la violence que j’ai, il vaut mieux qu’elle sorte sur un écran.

 

Vous êtes un cas dans le paysage du polar, car aucun ancien flic, même aux U.S.A., n’est passé derrière la caméra. Il y a bien eu des flics devenus scénaristes mais jamais cinéastes...

Je connais un ancien flic de Los Angeles, mais c’est vrai il était scénariste sur Bande de flics ( Robert Aldrich). Il y a quelques flics devenus acteurs. En ce qui me concerne, ce sont les hasards, les rencontres qui ont fait que. Au départ je voulais être acteur et écrire. Ce sont mes salaires d’auteur qui m’ont permis de démissionner. J’ai réalisé mon premier film ( Gangsters) parce que personne ne voulait le faire. Mais je ne regrette rien, au contraire. Cela me plaît. J’adore.

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