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No Country for Old Men

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Javier Bardem : L'hombre de la haine

  • No Country for Old MenLa tronche taillée dans l’inattendu, la voix intrigante, huilé tel un six-coups, Javier Bardem, poussé dans ses retranchements par les Coen Brothers, déboule en tueur dément, jouant la vie des autres à pile ou face dans un No Country for Old Men à vous clouer sur place. Rencontre sur la Croisette avant de fouler éventuellement le tapis rouge des Oscars.

     

Par Gwen Douguet (21/01/2008 à 12h14)
Vous avez dit que père Lorenzon, votre personnage dans Les Fantômes de Goya, le film de Milos Forman, n’est pas le genre d’individu que vous auriez envie de croiser. Mais on imagine que le Chigurh des frères Coen, né sous la plume de Cormac McCarthy, non plus !

Oui, il est plutôt gratiné, assez dérangé comme personnage. En fait, si je le croisais, je ne saurais pas quoi lui dire. Il est complètement déconnecté. On ne sait pas ce qu’il pense, ce qu’il veut.

 

C’est un mélange entre Terminator et Robert Mitchum...

Le cocktail est pour le moins étrange, mais je suis assez d’accord. La comparaison m’amuse.

 

Vous aviez besoin de rire après un tel film ?

Oui, il a fallu ouvrir les vannes. Avec un tel film il ne faut pas perdre de vue que vous chatouillez des choses inconfortables. Jouer pareil personnage ne peut vous laisser de marbre. Chigurh agit, même de façon intime, sur votre affect. Je ne dis pas qu’il ne vous lâche pas pendant 24 heures, mais…

 

Pas facile de le comprendre. Il tire, il tue.

Effectivement. Ses motivations figurent aux abonnés absents. Son comportement n’a rien de celui d’un être humain. Il agit sans la moindre rationalité, est à 100 % habité par la violence. Il sort de nulle part, engendre douleur et mort. Les gens pensent que seule la violence peut se débarrasser de la violence. Plus elle est forte, plus la réplique doit être forte. Cela prend comme un feu, se propage. Une fois qu’elle a commencé, pas facile de l’empêcher. Il représente le côté symbolique de la violence.

 

Comment aborde-t-on un tel personnage ?

De manière ouverte. J’ai essayé de me concentrer sur la manière dont il influence l’histoire. Il accomplit des choses qui n’ont rien à voir avec le sens commun. Aucun de ses actes n’a d’explication. J’ai imaginé quelqu’un à qui vous parlez et qui ne vous entend parce qu'il porte des écouteurs. Vous pouvez lui dire n’importe quoi, lui parler de Dieu, de mort, de tout, rien n’y fait.

 

Chigurh représente le mauvais côté de l’humanité, mais ses deux partenaires Moss et Bell ne sont pas mal non plus...

Bell, que joue Tommy Lee Jones, est obsédé par la loi. Elle représente le stade ultime de la démocratie. Mais elle ne suffit pas. En même temps, qu’est-ce qui suffit ? Nous essayons de suivre la loi. Et quand elle ne marche pas, il ne reste que la violence. Moss, campé par Brolin, incarne le confort avec la violence. Il peut vivre avec, s’en échapper. Il la connaît. Chigurh, lui, est un chasseur, la représentation de la destruction. Cette culture violente qui veut que les choses doivent disparaître.

 

En tant qu’Espagnol, cela vous-a-t-il permis de mieux comprendre l’Amérique ?

Avec ce film, j’ai réalisé à quel point la culture du colt est importante en Amérique. Le rapport à l’arme y est capital. Un homme armé a une lourde responsabilité. Mais l’on ne peut arrêter la violence par les simples armes. C’est tout le sujet du film.

 

Un film peut-il influencer les esprits, même dans le mauvais sens ?

Oui, c’est aussi pour cela que j’ai pris mon temps avant de dire oui aux Coen. Je ne suis pas un adepte de la violence, loin de là. Je n’aime pas la voir, encore moins la vivre. J’ai pris mon temps car je n’étais pas très à l’aise avec le personnage. J’ai aussi accepté à cause de la force dégagée par le livre. Et avec les Coen derrière la caméra, je savais que je ne risquais pas grand-chose.

 

Vous pensez que les Coen se plaisent à critiquer les mauvais côtés de l’Amérique ?

Absolument. Leur film est violent, mais nous vivons dans un monde violent, tous les jours, avec nos propres violences.

 

La fin n’est pas très réjouissante...

Elle est effectivement loin d’être très optimiste, en même temps elle est assez réaliste, pas très joyeuse sur le devenir de l’être humain. Le film laisse aussi entendre qu’il ne faut laisser aucune place à la violence, car dès qu’elle s’immisce quelque part, il est impossible de revenir en arrière.

 

C’est aussi un film sur les frontières intérieures ?

Complètement. Sur nos limites qui nous chatouillent. Il n’y a pas de place pour l’amour. Le film parle des douleurs, de personnages qui essaient de posséder, d’abuser des autres, pas automatiquement de manière physique. Ils veulent gagner de l’argent, du terrain, un territoire.

 

Vous aimez bien jouer avec votre voix, avez-vous trouvé celle de Chigurh facilement ?

Non, j’ai mis du temps à trouver les bonnes sonorités. Il n’était pas aisé de jouer une voix qui vient de nulle part, privée de couleurs. Il m’a fallu tenter, afin de dégoter le ton susceptible, de sonner juste, car c’est ce qui compte pour le spectateur, que tout soit crédible.

 

Le rire est noir, le miroir de notre société sacrément embué. En clair nous sommes mal barrés ?

Elle est pourrie. Nous filons un mauvais coton. (rires) Le film montre le pire aspect de l’être humain. Le cocktail est corsé. Il est donc important de rire avant la tempête.

 

Ce n’est pas un film bavard, et en même temps le discours philosophique est omniprésent.

Il y a effectivement peu de dialogues. J’ai aussi beaucoup aimé parler avec la figure, les mimiques, les expressions faciales. Un étonnant travail.

 

C’est un rôle physique, et en même temps vous bougez peu.

Un peu, comme un automate. On peut lui taper dessus, rien n’y fait. Il ne bronche pas. Il est volontairement lent. Rien ne peut l’ébranler.

 

Avez-vous joué à pile ou face, comme Chigurh, pour savoir au quel des Coen vous alliez parlé en premier ?

Non. Ils sont très bons à cela. Ils m’ont en revanche demandé si ce n’était pas un peu fou de parler à deux personnes à la fois. En fait, je les vois comme un seul individu à deux têtes. Ils se parlent, s’interrogent, sont complémentaires, ne se disputent jamais. Ils y vont doucement pour convaincre, et créent une atmosphère incroyable sur le plateau. Ils se connaissent si bien qu’il n’y a aucune perte de temps, ils ne pensent qu’à s’éclater. Chez eux, le conflit est mal barré. Ils s’arrangent pour que tout le monde s’amuse car, contrairement à d’autres, considèrent que le travail est meilleur si tout est fait dans la bonne humeur. Je suis assez d’accord. La tension n’aide pas la création.

 

Vos parents étaient acteurs. Avez-vous imaginé ce que vous auriez pu devenir si ils avaient été pâtissiers ou plombiers ?

Bonne question. J’ai voulu être peintre. J’avais pris des cours. Ayant vu ce que cela faisait de l’intérieur, je ne voulais pas être acteur. S'ils n’avaient pas été acteurs, en même temps, je n’aurais pas vu l’envers du décor. J’aurais fait figurant.

 

Vous vouliez être peintre... Est-ce que vous travaillez vos rôles comme si vous aviez un pinceau pour trouver des couleurs, en rajouter, en enlever?

Je dessine effectivement beaucoup, j’imagine le personnage sur le papier. C’est une façon pour moi de le voir de l’extérieur. On travaille beaucoup avec les images. On imagine ce que cela pourrait être. J’aime cette approche. Et à propos des couleurs, dans le cas qui nous occupe je ne me suis pas demandé celles que j’allais mettre, sachant que le personnage est noir, très noir. Pas facile de trouver des tons gris foncé, j’ai donc essayé de mettre quelques nuances, un peu de blanc à travers un sourire avec les dents. Pour être plus humain... alors qu'il ne l'est pas. Drôle de boulot !

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