No Country for Old Men |
La tronche taillée dans l’inattendu, la voix intrigante, huilé tel un six-coups, Javier Bardem, poussé dans ses retranchements par les Coen Brothers, déboule en tueur dément, jouant la vie des autres à pile ou face dans un No Country for Old Men à vous clouer sur place. Rencontre sur la Croisette avant de fouler éventuellement le tapis rouge des Oscars.
Oui, il est plutôt gratiné, assez dérangé comme personnage. En fait, si je le croisais, je ne saurais pas quoi lui dire. Il est complètement déconnecté. On ne sait pas ce qu’il pense, ce qu’il veut.
Le cocktail est pour le moins étrange, mais je suis assez d’accord. La comparaison m’amuse.
Oui, il a fallu ouvrir les vannes. Avec un tel film il ne faut pas perdre de vue que vous chatouillez des choses inconfortables. Jouer pareil personnage ne peut vous laisser de marbre. Chigurh agit, même de façon intime, sur votre affect. Je ne dis pas qu’il ne vous lâche pas pendant 24 heures, mais…
Effectivement. Ses motivations figurent aux abonnés absents. Son comportement n’a rien de celui d’un être humain. Il agit sans la moindre rationalité, est à 100 % habité par la violence. Il sort de nulle part, engendre douleur et mort. Les gens pensent que seule la violence peut se débarrasser de la violence. Plus elle est forte, plus la réplique doit être forte. Cela prend comme un feu, se propage. Une fois qu’elle a commencé, pas facile de l’empêcher. Il représente le côté symbolique de la violence.
De manière ouverte. J’ai essayé de me concentrer sur la manière dont il influence l’histoire. Il accomplit des choses qui n’ont rien à voir avec le sens commun. Aucun de ses actes n’a d’explication. J’ai imaginé quelqu’un à qui vous parlez et qui ne vous entend parce qu'il porte des écouteurs. Vous pouvez lui dire n’importe quoi, lui parler de Dieu, de mort, de tout, rien n’y fait.
Bell, que joue Tommy Lee Jones, est obsédé par la loi. Elle représente le stade ultime de la démocratie. Mais elle ne suffit pas. En même temps, qu’est-ce qui suffit ? Nous essayons de suivre la loi. Et quand elle ne marche pas, il ne reste que la violence. Moss, campé par Brolin, incarne le confort avec la violence. Il peut vivre avec, s’en échapper. Il la connaît. Chigurh, lui, est un chasseur, la représentation de la destruction. Cette culture violente qui veut que les choses doivent disparaître.
Avec ce film, j’ai réalisé à quel point la culture du colt est importante en Amérique. Le rapport à l’arme y est capital. Un homme armé a une lourde responsabilité. Mais l’on ne peut arrêter la violence par les simples armes. C’est tout le sujet du film.
Oui, c’est aussi pour cela que j’ai pris mon temps avant de dire oui aux Coen. Je ne suis pas un adepte de la violence, loin de là. Je n’aime pas la voir, encore moins la vivre. J’ai pris mon temps car je n’étais pas très à l’aise avec le personnage. J’ai aussi accepté à cause de la force dégagée par le livre. Et avec les Coen derrière la caméra, je savais que je ne risquais pas grand-chose.
Absolument. Leur film est violent, mais nous vivons dans un monde violent, tous les jours, avec nos propres violences.
Elle est effectivement loin d’être très optimiste, en même temps elle est assez réaliste, pas très joyeuse sur le devenir de l’être humain. Le film laisse aussi entendre qu’il ne faut laisser aucune place à la violence, car dès qu’elle s’immisce quelque part, il est impossible de revenir en arrière.
Complètement. Sur nos limites qui nous chatouillent. Il n’y a pas de place pour l’amour. Le film parle des douleurs, de personnages qui essaient de posséder, d’abuser des autres, pas automatiquement de manière physique. Ils veulent gagner de l’argent, du terrain, un territoire.
Non, j’ai mis du temps à trouver les bonnes sonorités. Il n’était pas aisé de jouer une voix qui vient de nulle part, privée de couleurs. Il m’a fallu tenter, afin de dégoter le ton susceptible, de sonner juste, car c’est ce qui compte pour le spectateur, que tout soit crédible.
Elle est pourrie. Nous filons un mauvais coton. (rires) Le film montre le pire aspect de l’être humain. Le cocktail est corsé. Il est donc important de rire avant la tempête.
Il y a effectivement peu de dialogues. J’ai aussi beaucoup aimé parler avec la figure, les mimiques, les expressions faciales. Un étonnant travail.
Un peu, comme un automate. On peut lui taper dessus, rien n’y fait. Il ne bronche pas. Il est volontairement lent. Rien ne peut l’ébranler.
Non. Ils sont très bons à cela. Ils m’ont en revanche demandé si ce n’était pas un peu fou de parler à deux personnes à la fois. En fait, je les vois comme un seul individu à deux têtes. Ils se parlent, s’interrogent, sont complémentaires, ne se disputent jamais. Ils y vont doucement pour convaincre, et créent une atmosphère incroyable sur le plateau. Ils se connaissent si bien qu’il n’y a aucune perte de temps, ils ne pensent qu’à s’éclater. Chez eux, le conflit est mal barré. Ils s’arrangent pour que tout le monde s’amuse car, contrairement à d’autres, considèrent que le travail est meilleur si tout est fait dans la bonne humeur. Je suis assez d’accord. La tension n’aide pas la création.
Bonne question. J’ai voulu être peintre. J’avais pris des cours. Ayant vu ce que cela faisait de l’intérieur, je ne voulais pas être acteur. S'ils n’avaient pas été acteurs, en même temps, je n’aurais pas vu l’envers du décor. J’aurais fait figurant.
Je dessine effectivement beaucoup, j’imagine le personnage sur le papier. C’est une façon pour moi de le voir de l’extérieur. On travaille beaucoup avec les images. On imagine ce que cela pourrait être. J’aime cette approche. Et à propos des couleurs, dans le cas qui nous occupe je ne me suis pas demandé celles que j’allais mettre, sachant que le personnage est noir, très noir. Pas facile de trouver des tons gris foncé, j’ai donc essayé de mettre quelques nuances, un peu de blanc à travers un sourire avec les dents. Pour être plus humain... alors qu'il ne l'est pas. Drôle de boulot !
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