L'Homme orchestre |
Interview de Mark Andrews et Andy Jimenez, réalisateurs du court métrage Pixar L'Homme orchestre, présenté avant Cars. (Traduction : Flavien Bellevue)
Mark Andrews : Cela remonte au temps où Ed Catmull, chef des studios Disney/Pixar, nous avait demandé si Andy et moi voulions réaliser tous les deux. L'idée était géniale car nous avions déjà travaillé ensemble ; on nous a donc demandé de proposer trois idées ce qui a marqué le début de nombreux déjeuners. Chaque jour, nous discutions des thèmes que nous aimions afin de trouver celui qui nous rassemblerait. Nous savions que pour réaliser le film à deux, il fallait que nous soyons auteurs de l'histoire à 50/50.
Andy Jimenez : Et nous avions une totale confiance mutuelle lorsqu'il s'agissait d'échanger des idées.
Mark Andrews : Nous devions trouver un terrain d'entente pour qu'à aucun moment l'un ou l'autre se sente léser. Nous devions donc élir une idée commune. Nous nous sommes mis d'accord rapidement sur deux concepts et il ne restait plus qu'à trouver le troisième lorsque je me suis rendu compte qu'il fallait que cela tourne autour de la musique. Andy est un vrai geek de la musique de film. Si vous jouez quelques notes d'une musique de film, il est capable de vous dire le nom du compositeur, le titre du film et la plage exacte du CD. C'est fou. Je me souviens lorsque je suis entré dans le bureau d'Andy en criant : « Mec, c'est la musique... ça doit avoir un rapport avec la musique ». En seulement quinze minutes, nous avions ébauché L'Homme orchestre.
Mark Andrews : Nous avons pris le thème qui revenait sans cesse dans nos discussions : la surenchère sur autrui. Nous avons pensé à un personnage fatigué et talentueux qui n'a jamais été mis en compétition et qui est blasé par sa propre musique. Si nous injections du sang neuf dans cette compétition, quelqu'un de nouveau qui serait meilleur que lui, que se passerait-il ?
Andy Jimenez : C'est une question universelle qui peut s'appliquer à d'autres domaines, c'est pourquoi elle revenait sans cesse ; cela peut s'appliquer aux sports, à l'écriture, à tout ce qui a un rapport avec un talent humain. Que fait le premier personnage ? Est-ce qu'il va voir l'autre et lui demander : « Waouh, comment t'as fait ça ? Tu peux m'apprendre ? » La plupart des gens essaieront d'éviter le gars en question et agiront pour faire mieux, c'est l'essence même de L'Homme orchestre.
Mark Andrews : La petite fille s'appelle Tippy et les deux musiciens Bass et Treble.
Andy Jimenez : Ingénieuses appellations !
Mark Andrews : Nous voulions un monde de fantaisie vieux de plusieurs années, à partir de là, j'ai donc fait des dessins de places publiques italiennes. Notre décorateur y a ajouté des architectures tibétaines pour créer un ancien monde qu'on ne peut pas vraiment définir. Pour la lumière, nous nous sommes inspirés d'un peintre allemand Michael Sowa qui a fait de nombreuses illustrations surréalistes d'animaux. Il y a beaucoup d'ambiances et de sensations qui ne sont pas conventionnelles et c'est ce que nous cherchions. Nous voulions quelque chose de différent et qui ne soit pas « pastel ».
Andy Jimenez : Le monde devait être le reflet du personnage du début du film.
Andy Jimenez : Au début, nous pensions placer l'histoire dans un univers moderne avec une musique plus contemporaine.
Mark Andrews : Nous avons même imaginé des gratte-ciel pour décor.
Andy Jimenez : Mais nous avons opté ensuite pour situer l'histoire au présent mais dans un village emprisonné dans le passé.
Mark Andrews : Les fins sont tellement éprouvantes. Nous avions mené le scénario jusqu'au climax final mais ça ne fonctionnait pas. Il fallait chercher encore et encore. Nous avons donc sollicité d'autres auteurs, ils ont suggéré quelques bonnes idées.
Andy Jimenez : C'est une fin bizarre mais je l'aime vraiment. Parce que lorsque vous vous battez avec quelqu'un, vous ne voyez rien du monde qui vous entoure. Vous êtes trop occupé à dire : « Je suis mieux que toi » et vous n'avez pas le temps de réaliser qu'un autre talent caché débarque et épate tout le monde.
Mark Andrews : Les trois personnages étaient heureux ensemble, Tippy dirigeait Bass et Treble. Ils gagnaient tous de l’argent et vivaient en paix mais ce n’était pas drôle. Nous avons donc finalement choisi une dernière compétition pour la toute fin du film.
Andy Jimenez : Cette partie fut inhabituelle pour le film. En général, on anime le film et puis un compositeur arrive et écrit toute la musique. Pour ce court métrage, nous ne pouvions pas le faire car les personnages jouaient de la musique tout au long du film. La première fois que nous avons montré quelques animations brutes à John Lasseter, le film ne marchait pas parce qu’il manquait la musique. Nous avons très tôt fait appel au compositeur Michael Giacchino, auteur de la musique des Indestructibles, qui a commencé à écrire ses partitions lorsque Mark et moi peaufinions le scénario.
Mark Andrews : C’était surtout inhabituel parce que nous n’avions jamais fait enregistrer la musique avant l’animation.
Andy Jimenez : Mais être inspiré par la musique qui va être jouée dans le film, en opposition à celle qui accompagne le film, est une chose que Mark et moi allons travailler davantage.
Mark Andrews : C’était comme si nous étions entourés d’un troisième conteur. Incroyable !
Andy Jimenez : Michael, le compositeur, a également travaillé très dur sur le film. Lorsque nous avions différentes fins, il a écrit une musique différente pour chacune afin que nous puissions savoir laquelle était la meilleure. Cela nous a incroyablement aidé.
Mark Andrews : Une fois que vous avez réalisé, vous ne pouvez qu'aimer ça. Vous pouvez toujours assurer les autres postes mais c’est plus sympa d’être réalisateur. Sur L’Homme orchestre, je faisais les storyboards et Andy les animatiques tout en gardant nos rôles de réalisateurs. Comme nous nous tournons vers la réalisation de longs métrages, on nous taquine lors des réunions : « Mark n’a pas besoin de storyboardeur car il va le faire lui-même. » Ils ont bien raison, je vais le faire moi-même. Pourquoi m’arrêter puisque je sais le faire ?
Andy Jimenez : Une chose que j'apprécie particulièrement pendant la fabrication d'un film et le poste de réalisateur, ce sont toutes ces petites formes artistiques qui y sont rattachées. Vous pouvez dessiner, discuter de la position des caméras, du jeu des acteurs, du scénario de la musique etc. La réalisation vous amène à participer à tous ces processus. C'est fascinant comment vous pouvez être inspiré tout en travaillant avec l'équipe du film.
Mark Andrews : Et vous êtes le seul mentionné à la fin pour ça !
Mark Andrews : Nous avons utilisé tout ce que nous savions.
Andy Jimenez : Mark et moi, nous sommes rencontrés en 1997 sur le long métrage de Brad Bird, Le Géant de fer. Brad voulait utiliser ce qu'on appelle les animatiques. Aujourd'hui, les prévisualisations ne sont plus nouvelles. Cela a toujours été fait pour les films à effets spéciaux mais c'était utilisé pendant le tournage du film au moment du placement des caméras et pas avant. Mais Brad souhaitait user de cette technique dès le départ, au moment où l'histoire pouvait encore être modifiée. A ce moment, davantage de décisions ont été prises pour l'histoire. A ce stade, les scènes du film étaient justes des dessins avec des flèches indiquant les mouvements de caméras, avec ce procédé on enlevait tous ces petits éléments auxquels nous n'avions pas envie de penser pendant la projection de l'horrible bobine d'essai. Cela revenait uniquement à vivre l'histoire du film et à ne pas deviner, à chaque fois, où étaient les flèches et les autres éléments. Notre concentration était donc uniquement focalisée sur l'histoire.
Mark Andrews : L'expression, les mouvements de caméra apparaissaient, c'était comme si vous aviez le film fini sans les couleurs et l'animation complète. C'est exactement ce que souhaitait Brad Bird et c'est ce que nous avons reproduit sur L'Homme orchestre.
Mark Andrews : Oui en effet.
Andy Jimenez : Lorsque nous avons eu le feu vert pour démarrer le projet, Mark a dessiné les storyboards puis me les a remis pour que j'effectue les mouvements de caméras et un premier montage. Cela nous permet de faire des erreurs et d'essayer des choses différentes sans dépenser un sou pour la véritable animation.
Mark Andrews : Ça nous a aidé à avoir une vue concrète du film fini. C'était un bonheur.
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