Coup de tête |
En 1979, Jean-Jacques Annaud réalise Coup de tête. C'est en se souvenant de ce film où excellait Patrick Dewaere que nous sommes allés lui poser une question de choix : le foot est-il soluble dans le cinéma ? Tentative de réponse.
Tout l’intérêt du foot est de le vivre en direct. Lors de Coup de tête, Guy Roux avait donné une interview extrêmement amusante. Conseiller sur le film et alors entraîneur d’Auxerre, il expliquait que c’est le sport le plus con du monde. On demande à quelqu’un de jouer avec ses pieds, mais c’est comme peindre avec, on est un pied soi-même, donc nul. Le foot, c’est demander à l’organe le plus maladroit de diriger une chose qui file dans tous les sens. En même temps, c’est ce qui en fait tout le charme. C’est un truc absurde, et c’est cette absurdité qui fascine des foules.
Il n’y a rien de plus facile à comprendre. Le foot a des règles bêta et lambda. C’est un sport assez primitif ne demandant aucune connaissance particulière. N’importe qui peut comprendre les règles en trois minutes. Ce qui est en revanche très intéressant dans ce sport, et je le reconnais volontiers, c’est que tout résultat peut être complètement changé à la dernière seconde. Les petits peuvent battre les gros. On le voit chaque année et c’est aussi cela qui passionne les foules. C’est aussi cela qui fait son charme, par rapport au rugby dont les règles sont plus compliquées. Le foot est aussi imprévisible que trajet de la balle, et je fais ainsi un glissement vers la difficulté de tournage. Car cette difficulté est au cœur du succès du sport. Ne pouvant jamais prédire ou peut aller ce ballon, le public reste en éveil.
Chorégraphier une action de football est de ce fait quelque chose de monstrueux à faire. Et pas un joueur professionnel, fût-il le meilleur, ne peut refaire une chorégraphie établie à l’avance. C’était toute ma problématique lors du tournage de Coup de tête, car s'il était bien écrit dans le scénario que Patrick Dewaere, dans une action offensive de l’équipe, recevait le ballon sur son talon mal placé, et que ce dernier rebondissait dessus, il n’était pas dit comment faire pour que cette action ait l’air juste, que chacun prenne sa marque. Impossible ! Pour la simple et bonne raison que le ballon ne passe jamais au même endroit, même avec de très grands pros. Une passe n’est jamais reproductible à l’identique. De ce fait, toute chorégraphie plus ou moins orchestrée manque totalement de crédibilité. L’improvisation dans ce sport est permanente. Et c'est là tout le problème ! Comment faire quand le talon doit se trouver à un endroit précis ? Comment l’intégrer dans une action réelle censée se dérouler au cours d’un match, lequel est lui-même fabriqué ? C’est le pire des casse-tête. Pour tenter d’y parvenir, j’ai tenu l’équipe d’Auxerre jusqu’à trois heures du matin.
M’ayant bien précisé que l’affaire était injouable, Guy Roux m’avait suggéré, au cas où, de tourner la répétition. Mais ne disposant à l’époque que de très peu de pellicule, j’avais refusé. Et ce qui devait arriver arriva : en répétition, tout fonctionna à merveille, mais ensuite on ne réussit jamais à refaire la scène. J’ai tellement épuisé l’équipe qu’elle a raté le match de la semaine suivante. Les joueurs étaient complètement exsangues. Pour les besoins du film, nous avons été obligés de tricher avec des plans assez nuls de balle passant d’un pied à un autre, de regard de spectateurs en contre-champ, de coupes sur des expressions, tous les vieux trucs du montage au cinéma. Il est impossible de filmer de façon convaincante une action écrite par avance.
Si tel est le cas, tous les joueurs doivent être pris en motion-capture, ce qui est un travail absolument gigantesque, et il faut que le budget suive. Et cela prend six mois.
Absolument. Combien de matches ont été remportés dans les dernières minutes ou lors des tirs au but. Ce sont des épreuves absolument épouvantables. On le voit lors des coupes du monde. On peut aisément imaginer la tension sur le terrain. Sans parler des enjeux pour les marques, les pays. Le titre peut -être synonyme d’une productivité en hausse, la fierté nationale est à son comble alors qu’il ne s’agit en fait que d’une bande de sportifs jouant à taper dans un ballon.
Pour en revenir à la dramaturgie, oui elle est bonne, car il peut y avoir un retour de flammes au dernier moment. On l’a vu maintes foi, avec des équipes de «clampins» qui l’emportent. Encore une fois c’est toute la joie de ce sport.
Il faut simplement utiliser les mêmes moyens. La télé est très bien équipée. A l’époque de Coup de tête, j’ai tourné avec deux ou trois caméras. C’est tout ce que pouvait m’offrir Gaumont, qui pensait que j’étais déjà dispendieux. Aujourd’hui, un terrain est couvert dans tous les coins, de tous les côtés, devant, derrière, au-dessus des buts, partout. Chaque joueur est suivi au téléobjectif. Vous êtes vraiment un manche si vous n’y arrivait pas. Les caméras 35 mm étaient d’une incroyable lourdeur comparée à celles de la télé. Aujourd’hui elles vont à 30km/h, sont extrêmement nombreuses.
Il y a un autre problème avec le foot. Il génère beaucoup d’argent du fait de sa diffusion en direct. Le rediffuser a beaucoup moins d’intérêt. Un film lui, ne génère pas le même impact. Mais c’est un autre sujet.
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