Air Doll |
Après son chef-d'oeuvre Still Walking, le réalisateur japonais Kore-eda Hirokazu revient avec une métaphore poétique de la solitude urbaine.
La barre était placée très haut après les magnifiques Nobody Knows (2004) et Still Walking (2008). Difficile alors de ne pas être un peu déçu en visionnant Air Doll, qui laisse un petit goût d'inachevé. Kore-eda s'attaque ici à un sujet de prime abord plutôt loufoque, adapté d'un manga : une poupée gonflable s'anime et part à la découverte du monde qui l‘entoure. Au départ, elle n'était qu'une présence rassurante pour son propriétaire, un cinquantenaire solitaire. Il l'habille en soubrette, dîne tous les soirs en tête-à-tête avec elle en lui racontant sa journée, et a des relations sexuelles avec ce corps en plastique parfaitement soumis. Il l'a baptisée Nozomi, en souvenir de son ex petite amie. Lorsque Nozomi se «réveille», elle déambule comme un pantin dans un Tokyo étonnamment désert, s'émerveille devant les choses ordinaires que les gens blasés ne voient plus. Elle ne sait pas ce qu'est le cinéma, mais se fait embaucher dans un vidéo-club.
Un érotisme nouveau
Le personnage candide de Nozomi permet au réalisateur de dénoncer, entre gravité et légèreté, la solitude et le manque de communication entre des êtres vides. L'actrice coréenne Bae Doona (vue dans The Host et Sympathy for Mr. Vengeance) incarne avec grâce la jolie poupée, même si incarner n'est pas vraiment le mot juste : après tout, Nozomi n'est pas un être de chair et de sang, et, même si elle a reçu un coeur, elle est remplie d'air et se met à dégonfler si elle se blesse. Ce qui arrive lors d'une scène mémorable où le nouveau petit ami de Nozomi souffle dans son corps pour le regonfler, lui donnant ainsi du plaisir d'une façon inédite. En s'essayant pour la première fois à filmer le sexe, tantôt glauque quand Nozomi reste fidèle à sa condition de poupée gonflable, tantôt poétique lorsqu'elle devient une femme désirante, Kore-Eda s'en tire avec les honneurs.
La danse des solitaires
D'autres personnages baignés dans la solitude gravitent autour de Nozomi : il y a l'employée obsédée par la peur de vieillir, la boulimique qui vit dans un appartement jonché de détritus... Kore-eda critique avec la douce mélancolie qu'on lui connaît la société japonaise, dans laquelle des hommes (car cela existe) préfèrent la compagnie d'une poupée muette plutôt qu'une relation avec un véritable être humain doté du langage et de sentiments. Un monde où les vivants ne communiquent pas entre eux, où le propriétaire de Nozomi lui avoue qu'il l'a préférait non pourvue d'un coeur, car cela n'apporte que des «embrouilles». Le réalisateur se dote également d'un discours féministe en filigrane, en faisant répéter à Nozomi qu'elle n'est qu'un «ersatz pour assouvir le désir sexuel».
Conte initiatique truffé de bonnes idées, souvent cruel mais non dénué d'humour, Air Doll, même s'il lui manque un petit quelque chose, marque un renouveau chez Kore-Eda tout en restant fidèle à son style particulier.
Par Aliénor Duplessis
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