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Martin McDonagh : «j'essaie toujours d'explorer des thèmes et des questions un peu ambitieuses»

7 Psychopathes - Colin Farrell, Martin McDonaghRencontre avec Martin McDonagh, le prometteur réalisateur de Bons Baisers de Bruges, pour son nouveau film 7 Psychopathes. On a découvert un cinéaste courageux, qui n'hésite pas à pointer ses faiblesses du doigts et à montrer ses points forts aussi, et pour sûr il en a beaucoup.

 

C'est votre second long-métrage, avez-vous eu l'impression qu'il a été plus facile à mettre en place ou au contraire plus compliqué que le premier Bons Baisers de Bruges ?

C'est un peu les deux je pense. Me lancer cette fois-ci était un peu plus effrayant à cause de la complexité de la structure , avec les histoires imbriquées les unes aux autres, puis le budget qui était aussi plus élevé. Les deux, trois mois de préparation avant le tournage étaient en effet effrayants oui, j'avais l'impression que je ne savais pas vraiment ce que j'étais en train de faire. Mais je pense que les mois qui précèdent le tournage sont toujours quelque peu délicats. Ce n'est jamais évident parce que c'est un peu une période où une centaine de personnes vous posent des questions auxquelles vous même vous ne savez pas répondre, vous essayez juste de faire quelques petits story-board et d'imaginer votre film et vous ne savez pas quel costume elle devrait porter et vous vous en fichez, mais d'une manière ou d'une autre vous aurez à répondre à ces questions. De ce point de vue là oui c'était angoissant, mais la chose que j'aime, c'est lorsque je peux enfin rencontre les acteurs et parler du film et de leur personnage avec eux. Pour Bons Baisers de Bruges, dès que je suis arrivé à cette phase, je me sentais plus confiant, et ça s'est passé 7 Psychopathes - Colin Farrell, Sam Rockwellexactement de la même façon pour 7 Psychopathes. J'ai d'abord rencontré Colin (Farrell) seul, puis Sam (Rockwell), puis Sam et Colin ensemble, avec lesquels nous sommes allés passer un week-end dans le désert pour parler du scénario. Ce sont des choses comme ça qui vous permettent de prendre confiance en votre projet et en ce que vous faites. Vous savez je n'ai pas fait d'école de cinéma, donc je ne connais pas tout ce qu'il faut faire exactement, mais ce que je sais, c'est comment m'y prendre avec les acteurs, j'aime beaucoup les acteurs et j'aime écrire, donc je me sens en confiance quand ça se passe de cette façon là. Ce qui est amusant, c'est que toute la dimension terrifiante de la phase de préparation disparaît, dès le premier jour de tournage, dès que vous vous retrouvez sur le plateau, parce que tout à coup ça devient une histoire juste entre vous et les acteurs. Finalement ça a été beaucoup plus amusant que je le pensais.

 

Etait-ce le succès de Bons Baisers de Bruges qui vous a donné des ambition hollywoodiennes ? Vous partez à Los Angeles, ça change de l'atmosphère brugeoise !

(Rires) Non ! Avant de faire le film je n'avais jamais été à Los Angeles plus de deux ou trois semaines et à chaque fois que j'y suis allé c'était pour y passer des vacances ou retrouver des amis. Heureusement je n'ai jamais eu à rencontrer des patrons de grands studios ou qui que ce soit de la machine hollywoodienne. J'ai décidé de tourner à Los Angeles, parce que le personnage principal est un scénariste de LA et le film parle d'une certaine façon du business du cinéma. Il fallait alors tourner dans un lieu où tous les films sont faits et un bon nombre de mauvais films aussi (rires), donc non ce n'était pas le rêve hollywoodien. Je ferais avec joie un film, à Bruges, Paris, Reykjavik, ce sont des lieux très cinématographiques pour moi, de fait après 7 Psychopathes je sens que j'en ai fini avec Los Angeles, ça y est je l'ai fait et je n'ai pas l'envie particulière d'y retourner. Bien que j'ai beaucoup aimé tourner là-bas, je ne pense pas avoir une image de Los Angeles comme étant..enfin si je l'ai, comme étant presque anti-cinématographique, c'est le berceau des gros blockbusters et de conneries en tous genres. Mais tous les acteurs de mon film ne sont pas correspondent pas à cette images, ils essaient de faire du bons travail et ils représentent un autre aspect d'Hollywood. Il y a bien-sûr énormément de personnes là-bas qui essaient juste de faire des choses de qualité donc oui j'y retournerai avec plaisir pour travailler avec ces gens là, mais pas tout de suite...Je les ferai venir en Iceland plutôt ! (Rires)

 

Est-ce que vous ressentez une obligation de mixer les genres, pour ne pas vous sentir prisonnier de conventions, d'un cadre précis ?

7 Psychopathes - Christopher WalkenOui ! C'est la façon dont je vois le monde, du moins les histoires qui s'y jouent, je suppose. Lorsque je vois quelque chose de comique je vois aussi le côté triste qu'elle comporte et inversement. Vous savez vous ne pouvez pas être totalement sombre ou totalement joyeux, je ne pourrais pas par exemple faire un film à la Bergman, mais comme je ne pourrais pas faire une comédie dans la lignée d' Adam Sandler. Je suis quelque part entre les deux je pense, c'est ma marque de fabrique et c'est finalement le genre d'histoire que j'ai dans ma tête, parce que c'est évident qu'être constamment dans le morose, ça vous rendrait fou, ça vous donnerait des envies de suicide, donc vous devez avoir un petit chien prêt de vous de temps en temps ! (Rires) Vous pouvez le tuer parfois ou le laisser partir aussi, mais je suis plus du genre lapin (rires).

 

Oui vous avez toujours besoin de déclencher le rire en passant par la violence, le meurtre, pourquoi ça ? Pourquoi ne pas aller dans le rire pur ?

Si on revient à Bons Baisers de Bruges, l'histoire est à la base à propos de tueurs à gages, qui doivent gérer des choses comme la culpabilité et l'amour aussi, entre eux et avec les femmes de leur vie. Je pense que l'amour se montre d'avantage dans un film avec une histoire sombre, donc l'arrière plan Bons baisers de Bruges - Colin Farrell, Brendan Gleeson, Martin McDonaghtueurs à gages n'est finalement qu'un prétexte pour vous attirer et découvrir que ce n'est pas de cela qu'on parle, mais qu'on traite de quelque chose de plus tendre, plus triste. C'est comme l'histoire de kidnapping de chiens dans celui-ci, le film ne parle pas vraiment de ça en réalité il traite plutôt du mécanisme de ce genre de films de psychopathes, de gangsters et de comment on peut en faire quelque chose de moins tourné vers de l'action masculine. Mais la construction correspond à ce genre de films d'action donc c'est presque comme, j'espère, un tour de magie pour parler d'amour, en partant d'un lieu qui pourtant d'apparence n'est que violence. Mais à la fin du film, j'espère vraiment que le message de paix, de sérénité, de pacifisme apparaît comme étant vraiment les sujets du film.

 

Vous voyez-vous comme appartenant à une certaine tradition britannique ?

Non ! Pourquoi vous trouvez vous ?

 

Oui en un certain sens il y a cette part sombre, avec une omniprésence de la violence et en même temps une grande tendresse puisque ça parle d'amour avant tout et de l'humain. Puis votre film est habité de cet humour sombre et de ses personnages qui ne trouveront jamais de rédemption finalement, comme ceux de ken Loach ou encore John Crowley.

Je crois que je ne vois pas ça tant que ça dans la plupart des films britanniques. Parce qu'on pourrait dire la même chose à propos de films américains et je crois que mes favoris sont en majorité américains, les vraiment bons, vous savez comme les Scorsese, qui contiennent beaucoup de violence et d'amour aussi je trouve. Mais je ne me reconnais pas tellement dans le cinéma britannique. Je pense que mon problème avec la plupart des films britanniques récents est qu'ils n'ont souvent pas un aspect très cinématographique, leur aspect visuel est souvent à chier et en terme scénaristique, je suis rarement surpris. J'ai l'impression qu'il y a un manque de « cinéma» quelque fois, c'est pour ça que quand vous avez prononcé le mot britannique j'ai été un peu catégorique (rires) !

 

Mais quand on voit votre film on pense également au cinéma de Scorsese, à Mean Streets par exemple.

Mean Streets - Robert De Niro, Harvey KeitelVous voyez pour moi c'est beaucoup plus une référence, parce que Sam, Colin et moi en avons beaucoup parlé à propos de la relation entre leurs personnages, qui peut être assimilée à celle entre De Niro et Harvey Keitel, on ne sait jamais qui est le dominant, qui est l'homme dangereux et qui est le copain un peu bêta. Dans Mean Streets ce rapport s'inverse constamment, il semble au début que Keitel est l'homme fort, mais à la fin il ne sait plus trop ce qui lui arrive et c'est De Niro qui reprend le dessus. Donc je préfère de loin cette comparaison!(Rires)

 

Dans 7 Psychopathes la réflexion va plus loin parce que pendant que vous jouez avec les genres, avec la structure, vos personnages réfléchissent au processus de narration, à la construction d'un scénario. Etait-ce finalement le but premier de votre film, parler du processus scénaristique, de cinéma ?

Oui bien-sûr et aussi à propos de la capacité de chacun à raconter une histoire. Je suppose que j'ai fait ça pour explorer mon aversion pour un certain type de cinéma qui fait que tous les films deviennent cette histoire d'un mec avec un flingue, un flic, souvent cool, qui tue des gens...Ça m'ennuie tellement, avec le personnage de la petite amie si inintéressant et mal écrit (bien que j'ai fait exactement la même chose dans mon film sur ce point) mais de façon malicieuse j'ai voulu avoir un point de vue satirique sur tous ces points. Je n'aurais pas pu faire un film à propos d'un type qui kidnappe des chiens, ça aurait été complètement stupide, à moins qu'il y ait une autre plus grande histoire qui se joue en parallèle. De la même manière Bons Baisers de Bruges aurait pu simplement être un film sur un mec qui doit en tuer un autre et ce qu'il pouvait se passer avec ça, mais il devait y avoir quelque chose de bien plus sombre et triste ainsi que des questionnements plus grands, sur la culpabilité ou encore le bien, le mal. Et finalement le film est bien plus à propose de tout ça, qu'à propos de deux tueurs à gage. Aussi profond et triste que l'histoire puisse paraître j'essaie toujours d'explorer des thèmes et des questions un peu plus ambitieuses que l'affiche puisse suggérer ! (Rires)

 

Vous parlez des personnages féminins de votre film et on sent que la critique de Christopher Walken à propos de la faiblesse des personnages féminins dans le scénario écrit par le héros est directement adressée au votre. A travers la critique de ce scénario faites-vous celle du votre ?

Limitless - Abbie CornishOui tout à fait. Dans la première version du script et du montage il y avait un peu plus de place dévouée aux personnages féminins. Il y avait plus de développements consacrés à l'histoire entre Abbie Cornish et Colin, la rupture par exemple était une longue scène, ça donnait aussi beaucoup plus de sens à la présence d'Abbie dans le film. Il y avait aussi une autre scène avec Olga (Kurylenko), qui établissait la relation qu'elle avait avec Woody Harrelson, avant qu'on la voit avec Sam. Mais vous savez comment c'est, il faut garder un rythme dans le film, on trouvait que c'était trop lent et malheureusement, les femmes ont été les premières à être supprimées de la version finale. Mais finalement ça correspondait encore mieux à la réplique de Christopher, parce que de toutes façons, même si leurs scènes avaient été conservés, leurs personnages auraient tout de même été des caricatures de celui de la petite amie. J'ai toujours détesté ça, mais je l'ai fait...Mais mon prochain film sera centré sur un personnage principal féminin très fort. Ce sera une femme de 55 ans et sera la plus importante du film. Mais avant de faire du cinéma, j'ai commencé par étudier le théâtre et mes deux premières pièces comportaient de très forts personnages féminins, donc j'ai toujours été attiré par ce genre de protagonistes, mais je pense qu'il faut vraiment se forcer pour s'empêcher de faire des choses d'homme, quand on est un homme qui écrit. Parfois il faut juste sortir un peu des cadres pré-établis, innover en allant contre sa nature et c'est difficile mais c'est plus valorisant et j'ai vraiment hâte de me mettre à ce prochain projet autour de ce personnage féminin. Ce sera un autre genre de réalisation, mais en même temps un bon acteur est un bon acteur alors ça ne sera sûrement pas si différent.

 

Et ce sera toujours avec Colin Farrell ?

7 Psychopathes - Tom WaitsJe ne sais pas, je veux vraiment retravailler avec Colin, d'ailleurs avec tous les acteurs du film ainsi qu'avec Brendan Gleeson. Nous formons une espèce de petite compagnie théâtrale, j'aime cette ambiance et j'espère que nous continuerons à travailler ensemble. Tom Waits aussi est fantastique, il est mon héros depuis que je suis enfant. J'ai fait une pièce avec Christopher et Sam aussi il y a quelques années et j'aimerais beaucoup en faire une avec Colin, mais il est un peu anxieux.

 

Il devient un peu votre De Niro à vous ?

Ah, peut-être ça me plairait bien ! (Rires)

 

A travers votre réflexion autour du cinéma n'aviez-vous pas peur d'en dire trop au spectateur, de briser l'illusion ?

Je trouve ça amusant de jouer avec ce genre de choses, de s'approcher de la limite. Alors parfois vous pouvez aller trop loin mais c'est intéressant, je pense que c'est excitant aussi, d'être un peu fou. Parce que ce n'est toujours qu'un film finalement. Je pense que le prochain sera beaucoup plus direct, plus clair, ne sera pas cet mise en abyme, ce méta-film. Mais quand vous partez sur cette voie, vous devez être aussi fou que vous pouvez et ne pas vous restreindre.

 

Justement votre structure est complexe et vos personnages nombreux comment avez-vous géré le fait de donner la même place à chacun ? Parce que chaque personnage a au moins une scène épatante.

7 Psychopathes - Colin Farrell, Woody HarrelsonNon, je pense qu'il faut juste travailler sur le scénario, c'est la base. Vous pouvez voir dès le scénario si un personnage a sa place, a assez de choses à faire, mais avec un peu de chance, si un personnage n'avait pas assez de chose à faire il ne serait pas dans le scénario. Mais il est évident que les personnages féminins ont moins de place que les masculins, mais je crois que vous essayez d'aimer chaque personnage et c'est pour ça je crois qu'ils ont chacun au moins une ou deux scènes importantes. Le film n'est pas à propos de la star du film, Colin est le héros ici et il l'était aussi dans Bons Baisers de Bruges, mais même là l'autre personnage était tout autant important. Mais je en crois pas au star system et je ne crois pas aux genres de films qui reposent sur les épaules de Brad Pitt. Si j'avais un Brad Pitt dans mon film, les autres personnages seraient tout aussi importants.

 

Vous avez une star dans votre film, c'est Sam Rockwell qui est absolument incroyable, pouvez-vous nous parler de la scène dans le désert, dans laquelle il raconte le scénario qu'il a écrit et qui deviendra culte ?

Je l'ai écrite mot pour mot comme elle apparaît dans le film, mais quand nous nous somme rencontrés en tête à tête dans la cuisine de sa petite amie, peut-être deux mois avant le début du tournage, il avait mémorisé tout le texte, il avait le scénario sous les yeux, mais avait tout en mémoire, mais la chose marrante, c'est que j'étais assis devant lui et il a tout fait exactement comme il le fait à l'écran, il se roulait par terre et tirait en l'air avec ses doigts comme un enfant. A l'origine, on devait plus entendre sa narration en voix-off, et on ne devait le voir faire sa mis en scène que à travers des petits clips assez brefs. Mais quand j'ai vu à quel point il était extraordinaire dans la cuisine, j'ai réalisé que nous n'avions pas à filmer toute la scène dans le cimetière, parce que le voir la mimer si brillamment c'est beaucoup plus amusant et ludique, c'est encore plus cinématique de plusieurs façons, c'est ce de quoi traite le film. Je pense que c'est aussi ma scène favorite. C'est un génie je l'adore.

 

Qui seriez-vous dans le film, plus Marty qui voit l'écriture comme une souffrance ou Billy qui est si passionné, qu'il est prêt à mourir pour son art ?

Je pense honnêtement être entre les deux. Il faut savoir être observateur et rester en retrait pour saisir les choses mais vous devez également être passionné, tranché à propos de ce qui est bien ou mal, ce qui est stupide dans les films, aller jusqu'à vous énerver pour ce genre de sujets pour essayer de changer les choses de les rendre un peu meilleur. Donc oui je me place entre les deux extrêmes.

 

Quelle est la chose la plus importante que vous souhaitez que le spectateur retienne à la fin du film ?

7 Psychopathes - Colin FarrellSûrement l'exploration de la violence au cinéma qui n'a pas à être si simpliste, dans la vie aussi d'ailleurs la violence n'a pas à être la réponse la plus simple il y a une meilleur façon de réagir à la vengeance ou à la violence elle-même. Mais la bataille de fin est là pour questionner le fait de combattre la violence par la violence. C'est peut-être le point le plus important du film, mais je veux aussi faire rire les gens, c'est aussi important. Mais le questionnement sur l'humain est bien présent dans mon film, mais même si c'est un film très violent j'espère qu'elle n'est pas vaine.

 

Votre prochain projet est terminé, en cours d'écriture.. ?

Mon script avec le personnage féminin fort est terminé mais maintenant je vais travailler et écrire de nouvelles choses, peut-être un film, peut-être une pièce, mais j'ai besoin de temps pour voyager, apprendre, grandir et me reposer. Parce que il y a eu 4 ans entre mon dernier film et celui-ci donc je pense que je vais prendre encore 4 ans avant de réaliser le prochain, ça me semble bien.


Par Camille Esnault (30/01/2013 à 11h11)
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